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Cart’Afrik : Tanzanie « Malgré les risques, le cadre réglementaire devrait s’améliorer »

Première femme à la tête de la Tanzanie, Samia Suluhu Hassan devrait parvenir à instaurer une politique plus conciliante que celle de son prédécesseur, estime le cabinet de conseil spécialisé Protection Group International. 

Samia Suluhu Hassan est devenue la première femme présidente de Tanzanie en mars 2021, après le décès soudain de son prédécesseur, John Magufuli. Pour mémoire, la présidence de Magufuli avait été marquée par une montée du nationalisme économique, une répression des médias, de l’opposition politique et de la société civile ainsi que l’inaction face à la pandémie de Covid-19.

Sur le plan économique, Magufuli avait mis en œuvre un programme nationaliste, notamment dans le secteur lucratif des industries extractives. En 2016, il avait en particulier poursuivi la société Acacia Mining pour 190 milliards de dollars de taxes impayées pour avoir prétendument sous-évalué sa production d’or. Il avait également légiféré pour donner au gouvernement une participation de 16 % dans tous les projets miniers étrangers et supprimé le droit des sociétés minières étrangères à l’arbitrage international.

De fait, les politiques erratiques de Magufuli ont étouffé le cadre réglementaire des entreprises étrangères et découragé les investissements. Les flux d’investissements directs étrangers ont diminué de plus de moitié et l’environnement des affaires du pays n’a cessé de se dégrader, après son accession au pouvoir en 2015.

Tout porte à croire que Samia Suluhu Hassan adoptera une approche différente de celle de son prédécesseur. Depuis son arrivée au pouvoir, elle a souligné la nécessité d’attirer les investissements étrangers, d’intensifier les efforts du pays dans sa lutte contre le Covid-19 et de lever certaines restrictions sur les médias locaux, bien que des obstacles aux réformes et des risques subsistent.

Ouvert aux affaires 

Un cadre réglementaire plus attractif pour les entreprises étrangères, associé à des progrès limités en matière de démocratie, de droits de l’homme, de libertés civiles et de liberté de la presse, est probable à moyen terme.

Le parcours de Samia Suluhu Hassan, vétéran du parti au pouvoir, le Chama Cha Mapinduzi (CCM), suggère un style de leadership pragmatique et technocratique, contrairement à son prédécesseur populiste. Elle est diplômée en économie, en gestion et en développement, et a une expérience professionnelle dans l’administration, travaillant à la fois pour le gouvernement régional de son Zanzibar natal et pour le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies. Elle a été ministre régionale chargée de portefeuilles liés aux affaires, notamment le tourisme, le commerce et l’investissement, et l’emploi des jeunes, avant d’être élue à l’Assemblée nationale en 2010, puis de faire partie du cabinet du président Jakaya Kikwete, favorable aux affaires.

Les premières actions de Mme Hassan en tant que présidente indiquent une rupture avec les politiques de M. Magufuli. Son gouvernement a accéléré plusieurs grands projets qui étaient bloqués sous son prédécesseur, notamment un projet de gaz naturel liquéfié de 30 milliards de dollars avec Equinor ASA, Shell et ExxonMobil et une coentreprise de 3 milliards de dollars pour l’extraction de charbon et de minerai de fer avec la société chinoise Sichuan Hongda.

Outre les entreprises énergétiques et minières, la présidente tanzanienne a cherché à rétablir des relations essentielles avec des partenaires régionaux et des bailleurs de fonds internationaux. En juin, la Tanzanie a ainsi entamé des pourparlers avec le Fonds monétaire international afin d’obtenir un programme d’aide de 571 millions de dollars pour soutenir la reprise économique post-Covid du pays. La coopération avec le FMI devrait rassurer les investisseurs quant à la poursuite des réformes en faveur des entreprises.

Recul démocratique 

Cependant, il est peu probable que Samia Suluhu Hassan se démarque radicalement des restrictions imposées à la presse, l’opposition et la société civile sous l’ère Magufuli. Bien qu’elle ait initialement adopté un ton conciliant et levé certaines restrictions sur les médias locaux, la cheffe d’État  a résisté aux demandes de réforme constitutionnelle de l’opposition et a maintenu une interdiction des rassemblements politiques, faisant valoir qu’ils provoquent le « chaos politique ». Les autorités ont également arrêté le chef de l’opposition, Freeman Mbowe, en juillet dernier pour terrorisme, peu avant une réunion du parti sur la réforme constitutionnelle. Bien que l’environnement réglementaire soit susceptible de s’améliorer à moyen terme, la répression politique intérieure constituera un risque majeur pour la réputation des entreprises dotées de normes ESG solides.

Risques subsistants 

La nécessité de concilier soigneusement les intérêts des alliés de Magufuli et les propres instincts de Samia Suluhu Hassan d’adopter des politiques favorables aux entreprises, qui attireront les investissements étrangers, pourrait conduire à des décisions politiques erratiques et contradictoires, et faire échouer ses tentatives d’abroger certaines des politiques nationalistes de Magufuli. De fait, la faction de Magufuli reste influente au sein du CCM au pouvoir et des institutions de l’Etat, y compris dans les services de renseignement. Mme Hassan était également une vice-présidente essentiellement honorifique et, par conséquent, elle ne dispose pas d’une faction ou d’une base de soutien propre.

Le renouvellement des factions au sein de la CCM est également susceptible de favoriser l’instabilité politique et la corruption, ce qui pourrait nuire à la croissance économique. L’une des réalisations phares de Magufuli a été la centralisation du pouvoir et la lutte contre la corruption au sein du parti au pouvoir. L’amélioration de l’environnement opérationnel, conjuguée à l’augmentation du factionnalisme, est donc susceptible d’encourager la concurrence entre des élites politiques qui cherchent à profiter personnellement des investissements étrangers, ce qui ajoute un coût financier et social supplémentaire pour les entreprises.

Bien que ces risques subsistent, les premiers signes montrent néanmoins que le programme de réforme de la présidente Hassan est susceptible de l’emporter. Elle s’est rapprochée de l’ancien président Jakaya Kikwete, dans le but probable de contrebalancer l’influence des partisans de Magufuli. Plusieurs membres de son cabinet sont des alliés de Kikwete, et ce dernier a lui-même participé aux réunions du comité central du CCM, à l’invitation de la dirigeante tanzanienne. Ses premières actions favorables aux entreprises et celles destinées à inverser l’inaction de son prédécesseur face au COVID-19 indiquent que cette stratégie d’équilibrage fonctionne. Malgré le risque d’une augmentation de la corruption – qui a atteint un sommet sous la présidence pro-entreprise mais clientéliste de Kikwete – cela indique que l’environnement opérationnel pour les entreprises étrangères est susceptible de s’améliorer à moyen terme.

Protection Group International (PGI) est un cabinet de conseil en gestion des risques basé au Royaume-Uni et spécialisé dans le renseignement géopolitique, les enquêtes sur les entreprises, la cybersécurité et le renforcement des capacités.

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