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Baisse des prix du pétrole : Quelles conséquences pour le Maroc ?

La baisse des cours du baril de pétrole a soulagé les finances publiques et ouvert des possibilités inattendues de réforme au Maroc. Elle risque cependant d’entraver la politique énergétique du royaume.

Comme tous les pays importateurs de pétrole du monde, le Maroc, qui importe 95% de sa consommation énergétique, est un pays heureux. La valeur des importations de produits énergétiques en janvier 2015 a baissé de 44,7% par rapport au mois de janvier 2014. « Le pouvoir d’achat augmente, toutes choses égales par ailleurs, et les sommes dévolues à l’achat de produits pétroliers peuvent désormais être employées à autre chose », insiste Yves Jegourel, maître de conférence au Laboratoire d’analyse et de recherche en économie et finance internationale, à l’Université Bordeaux IV.

Au niveau des consommateurs marocains, la baisse des prix du pétrole a exercé contraint à la baisse sur les prix des produits importés. En décembre, le Centre marocain de la conjoncture mettait le pays en garde contre un risque de déflation. En janvier, selon le Haut commissariat au Plan, l’indice des prix à la consommation a à peine augmenté de 0,3%. « Si les gens anticipent que la baisse va se poursuivre, ils vont suspendre leur consommation, ce qui est très toxique pour la croissance, explique Yves Jegourel, avant de tempérer : je ne pense pas qu’il y aura de déflation, les perspectives de croissance sont assez bonnes ».

Réforme de la caisse de compensation

L’effet sur les finances de l’Etat est semblable à ce qui se produit au niveau des ménages. « La contraction des importations, bien que légère [14% de janvier 2014 à janvier 2015, ndlr], devrait apaiser ainsi les pressions sur les réserves de change. Moins de pression sur ces dernières signifierait plus de marge de manœuvre en matière de réforme du cadre de gestion macroéconomique », explique Abdelaaziz Aït Ali, économiste pour l’OCP Policy Center, dans sa note « La chute des prix de l’énergie : Causes, conséquences et implications pour le Maroc ».

La baisse des cours a déjà permis à l’actuel gouvernement islamiste d’Abdellilah Benkirane de réaliser une réforme capitale pour les finances publiques qu’aucun gouvernement n’avait eu le courage de faire en 10 ans. La caisse de compensation – un système de subventions au sucre, au pain, aux carburants et au gaz – pesait de 44,4 milliards de dirhams sur le budget de l’Etat en 2013. Les cours du baril sur le marché international ont tellement baissé que la subvention publique aux produits pétroliers a été « naturellement » réduite à zéro et supprimée définitivement par l’Etat pour les carburants. Les prix seront bientôt libres.

Effets pervers

Si la baisse des prix du baril a donc un effet globalement positif sur l’économie marocaine, elle a des effets pervers sur ses choix en matière de politique énergétique. Le royaume met en place son Plan solaire marocain depuis 2009 et fait le choix d’intégrer 14% d’énergie renouvelable dans son mix énergétique national. La baisse des cours a donc tendance à réduire la compétitivité de ces technologies. « La centrale solaire Noor I a pour fonction de prendre le relai de générateurs diesel employés lors des pics de consommation énergétique. Le KWh de ces générateurs coûtait [lors du lancement de la construction de Noor I] 1,80dh à produire, contre 1,61 dirhams pour Noor I. Pour les Noor II à IV, le coût sera encore plus faible. Je pense que même si le prix du KWh du générateur diesel baisse, le solaire restera compétitif », assure Badr Ikken directeur général de l’IRESEN.

Le bouleversement du rapport de prix entre pétrole et énergies renouvelables pourrait pourtant avoir un impact sur les choix de stratégie énergétique de l’Etat. « Ils se font sur le moyen et long terme et il est trop tôt pour savoir si cette baisse sera durable, trop tôt pour modifier les choix pris aujourd’hui, estime Badr Ikken. Pour les investissements à venir, par contre, la question se pose : faudra-t-il miser sur le CSP [qui est la technologie solaire le plus coûteuse, ndlr] ou plutôt sur le photovoltaïque qui a connu une très forte baisse des prix, ces dernières années ? ».

Suspension des investissements en exploration

Pour pallier sa dépendance énergétique aux importations, le Maroc n’a pas seulement misé sur les énergies renouvelables : il incite les sociétés d’exploration pétrolière à sonder son territoire dans l’espoir de découvrir du pétrole. Là encore, la baisse des cours ne sera pas sans effet car le prix du baril doit dépasser un certain seuil pour que l’opération d’exploration soit rentable. « Les sociétés d’exploration qui en sont à la phase de développement ou de production ne vont pas changer leur plan en raison de cette baisse, mais celles qui sont en phase d’exploration au sens strict risquent de suspendre leurs investissements », explique Yves Jegourel. Or, l’exploration en est précisément à ce stade au Maroc. Aucune réserve conséquente et exploitable n’a encore été trouvée. Seuls des schistes bitumineux, inexploitables au niveau de prix actuel, ont été découverts.

 « Il faut aussi comprendre que lorsque le cours peut varier fortement, l’instabilité des cours, l’incertitude, va dissuader les investissements en exploration, même si à un moment donné, le niveau de prix est en principe suffisant pour rentabiliser l’opération. Un investissement pétrolier se conçoit sur le long terme », conclut Yves Jegourel.


Par Julie Chaudier