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Au Sénégal, entre oisiveté et espoir de lendemains meilleurs

Sur près de 14 millions d’habitants, la population sénégalaise est constituée en majorité de jeunes. Or, la jeunesse sénégalaise est en manque criard d’emploi. Ce qui bloque son épanouissement et compromet très sérieusement son avenir.

« On n’arrête pas le chômage avec des slogans ». C’est la conviction forte des jeunes au Sénégal, dont l’avenir est plus que jamais en pointillés. Face à un gouvernement qui promet monts et merveilles, le chômage monte en flèche pendant ce temps-là. Et de manière affolante, si l’on se fie à l’étude diagnostic sur l’emploi des jeunes au Sénégal. Selon cette étude, « la population des jeunes a augmenté de 8% et a atteint 4,5 millions de personnes. Le chômage est en train de gagner du terrain chez les plus jeunes de la population active, âgés de 15 à 35 ans ». Pis, même les diplômés n’échappent pas à ce fléau. A en croire l’étude, « le taux de chômage des diplômés du niveau supérieur est particulièrement élevé et se situe à 31%, en 2014 ». Les jeunes explorent dès lors des pistes pour se tirer d’affaire. Dans la banlieue dakaroise où la pauvreté sévit le plus, les jeunes ne s’y trompent pas. Ici, tous les moyens sont bons pour oublier son quotidien répétitif : se réveiller très tard, prendre les trois tasses de thé ou de café Touba de la journée, et puis se coucher tard. C’est la parade trouvée pour ne pas sombrer dans la déprime, selon Ousmane Thioye, un jeune quadra, qui nous reçoit dans une maison délabrée. Pour lui, le chômage est en train de faire des ravages dans la banlieue. « On ne vit pas dans la banlieue, on est comme mort. C’est comme si le gouvernement nous a oubliés dans sa politique de lutte contre le chômage. Je suis ingénieur statisticien de formation et pourtant depuis plus de cinq ans, je ne parviens pas à trouver un emploi pour soutenir ma famille ». Malgré ses airs de jeunes premiers, le bonhomme fait partie de la race des hommes que l’on appelle « deux galons ». Autrement dit, polygame. Marié à deux épouses, cinq enfants, cet ancien cadre dans une société nationale qui a fait faillite, scrute d’un air inquiet l’avenir : « il ne faut pas s’y tromper, l’avenir n’est pas reluisant avec les politiques de nos gouvernants. C’est vrai qu’ils proposent des schémas de sortie de crise mais je n’y crois pas une seule seconde », assène-t-il.

« Chaque matin, au réveil, on se retrouve dans un coin du quartier et l’on passe la journée à boire du café-Touba ou du thé »

Une forte conviction que semble partager des jeunes de Pikine, un quartier périphérique de Dakar. Ici, le banditisme ou la lutte avec frappe est la seule porte de sortie. La faute à un emploi décent. Assis devant l’entrée de leur quartier, un groupe de jeunes discutent des potins autour du thé, le tout sur fond de chansons religieuses (zikr). Les zikr semblent être un moyen pour oublier son sort. C’est ce que dit Tidiane Mbaye, le chanteur attitré du groupe, qui donne le tempo des chansons. Pour lui, la religion est leur voie de salut : « Nous n’avons que Cheikh Ahmadou Bamba pour nous sortir de cette situation ». Un avis fataliste qui anime ce baye-fall. Diplômé en sciences politiques à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, Tidiane Mbaye s’est résigné à vivre son statut de sans-emploi après avoir essuyé plusieurs échecs dans sa tentative de se caser : « Après ma licence en droit des affaires, je me suis dit que je vais chercher un emploi, mais mes nombreuses demandes ont été nulles. A la limite, on ne vous reçoit même pas en entretien. La vérité est qu’il n y a pas de travail au Sénégal que l’on soit jeune ou vieux ». Quid alors des concours, autre remède pour accéder à un emploi dans la fonction publique ? Là aussi, notre interlocuteur confie que « c’est encore plus désastreux. Non seulement le quota de recrutement est faible, mais aussi ce n’est pas périodique. Et pour ne rien arranger, la plupart des admis sont pistonnés », révèle-t-il sous le regard approbateur de ses camarades.

Autre quartier, même réalité. A Grand-Médine, quartier populeux de Dakar, les rues sont bondées en cette matinée de fin du mois d’août. Les enfants qui vivent pleinement les vacances jouent au football dans les ruelles. Le bruit des moteurs des voitures et cars rapides (transports en commun à Dakar) qui passent et repassent accroît la chaleur ambiante. Des étals par-ci et par-là confèrent au lieu un air de marché. Et à la devanture de certaines maisons, des femmes vendent qui des légumes, qui des cacahuètes ou autres friandises. De petites activités qui renseignent sur le niveau de vie moyen dans cette zone. Mais ce qui est frappant dans ce décor de pauvreté, c’est qu’à tous les coins de rues, des groupes de jeunes, en général des garçons, sont installés, devisant sur des thèmes aussi divers que variés. Dans ces groupes, figure Baba Ndiaye. Son quotidien se résume à se tourner les pouces et à fréquenter la grand-place du quartier, histoire de s’évader. « J’étais étudiant en portugais à l’Université de Dakar. Mais je n’ai pas réussi à passer après deux tentatives. J’ai alors décidé de tenter ma chance en passant plusieurs concours, comme celui d’entrée à la police et aussi à la Fastef. Mais rien n’a marché », explique-t-il avec frustration. Pour ce jeune homme d’une vingtaine d’années, le statut de chômeur ne favorise guère le respect et la considération. Il est obligé de se débrouiller avec « de petits business pour payer le loyer et la nourriture. Chaque matin, au réveil, on se retrouve dans un coin du quartier et l’on passe la journée à boire du café-Touba ou du thé ». Son seul rêve, « c’est de trouver un boulot décent ». Tête baissée, il souffle : « Quand je pense à mes parents qui attendent que je les soutienne, je suis triste et c’est honteux. Il arrive d’ailleurs des jours où je ne trouve même pas de quoi acheter une tasse de café à 50 francs. Ce sont mes amis avec qui je partage cette grand-place qui m’aident ». Plus cru dans son diatribe, son ami Fallou Cissé déplore la méprise des siens: « Mon jeune frère a une meilleure situation financière que la mienne, de ce fait, dans la famille, c’est lui qui décide de tout. Moi, je n’ai pas droit à la parole », lâche-t-il.

Aujourd’hui, face à cette situation, de nombreux jeunes n’hésitent plus à opter pour une méthode radicale en émigrant clandestinement.

Barça ou barzakh : La ruée vers l’émigration clandestine

Grand voyageur devant l’eternel, les jeunes Sénégalais sont dans le désarroi. Pour fuir un pays où la perspective de trouver un emploi est quasi-nulle, d’aucuns optent pour une immigration clandestine à bord d’embarcations de fortune. A Thiaroye, une bourgade dans la banlieue. Ici l’on recense de nombreux cas de « fugueurs ». Tous sont partis dans l’espoir de changer de vie, dans l’espoir de trouver meilleur, mais peu sont revenus auréolés de gloire dans leur aventure. Mamadou Biaye fait partie des jeunes qui ont abandonné femmes et enfants pour se retrouver en Espagne et qui, finalement, ont tout perdu aujourd’hui. « J’exerçais le métier de pêcheur au Sénégal, je parvenais à joindre les deux bouts avec le peu que je gagnais. Un beau jour, j’ai eu vent de l’immigration à bord des pirogues et je me suis jeté dans l’aventure en bradant tous mes biens, raconte-t-il avec une douleur contenue dans l’âme. Le voyage est plus qu’inhumain et à l’arrivée, j’ai été déçu du résultat ». Vivant dans une pauvreté extrême avec l’abandon du domicile conjugal par son épouse qui, lasse d’attendre pendant 5 ans, a fini par mettre les voiles. Mamadou Biaye est aujourd’hui seul et sans espoir d’un lendemain enchanteur à 35 ans (seulement). Visage bouffi par le sommeil, Ibrahima Alioune Sow vient de se réveiller à 14h passées. Chômeur invertébré malgré son diplôme de communication, IBS, son surnom, ne se fait plus d’illusion sur son avenir. L’avenir, il le voit en pointillés du fait d’un mauvais choix. Il ouvre le cahier de souvenirs : « J’avais un poste enviable de directeur de la communication dans une boîte, commence-t-il à raconter. Un beau jour, j’ai décidé d’aller à l’aventure à bord des pirogues de fortune, car j’avais mis de coté une petite somme. Je n’ai non seulement pas pu arriver en Italie, mais les conditions du voyage m’ont dégouté à jamais ». Sans emploi aujourd’hui, IBS se contente de « petits boulots » d’opérateur de saisie occasionnel. Comme lui, l’on recense plus de 35.000 jeunes Sénégalais chômeurs qui ont péri à la recherche d’un emploi lucratif vers l’hexagone et le phénomène n’est pas prêt de s’estomper avec les flux de migrations qui continuent vers l’Europe, ces derniers temps. Un vent nouveau va peut-être souffler avec le PSE ? L’espoir est permis…


 

Par Mouhamed Camara

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