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« Après la Chine et l’Inde, c’est le moment de l’Afrique »

On me demande toujours si je suis un afro-optimiste ou pessimiste. Quelle affreuse question sans jeu de mots. Un économiste est comme un météorologue : sérieux. Il travaille sur des modèles rigoureux mais assortis de tellement de variables instables qu’il est condamné à n’émettre que des hypothèses plus ou moins vraisemblables. Et leur validité chute en outre avec le temps de telle sorte qu’une très grande humilité s’impose.

 

Mais puisqu’on attend d’un expert un diagnostic et une réduction de l’incertitude sur les perspectives, alors j’appartiens à la catégorie des économistes qui ont une relativement grande confiance sur la capacité du continent africain à relever les défis qui sont les siens dans les deux à trois prochaines décennies. Et je m’appuie ici sur les trajectoires chinoise et indienne que j’ai eu la chance d’observer dès le début des années 1980

 

Le marché frontière

 

Mais voilà aussi pourquoi je préfère la notion de « marché frontière » plutôt que celle de l’émergence. La différence est de taille. Pour prétendre au statut de pays émergent, il faut que les structures institutionnelles – qu’elles soient politique, sociale ou économique – soient suffisamment solides et stables pour donner aux investisseurs publics et privés un horizon de moyen et long termes relativement prédictif.

 

Tel n’est évidemment pas le cas pour l’essentiel des pays africains, même ceux qui semblaient le mieux partis comme l’Afrique du Sud ou même l’Éthiopie dont le modèle autoritaire rappelle certaines expériences malheureuses en Asie du Sud-Est dans les années 1980 avant la grande crise asiatique de 1997.

 

Alors pourquoi « confiant » ? Parce que l’histoire économique du développement montre que c’est précisément « poussées » par les nécessités impérieuses que les sociétés trouvent les bonnes combinaisons institutionnelles au travers d’un schéma classique d’essais-erreurs. Et de ce point de vue, le célèbre proverbe africain semble se vérifier : « Quand tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens. »

 

Tout tient en un mot : l’innovation

 

Que de chemin parcouru à tous les points de vue depuis l’ère des indépendances qui s’est étagée ne l’oublions pas des années 60 aux années 1990 pour les plus récentes. Les structures politiques semblent paradoxalement les plus rétives à s’adapter. Celles de l’entrepreneuriat sont par contre en pleine transformation, qu’il s’agisse des autoentrepreneurs, des petites entreprises, mais aussi des plus grandes firmes mondiales qui ont bien perçu que l’Afrique est le grand continent en transformation du 21e siècle.

 

Voilà ce qui distingue un marché frontière, et avec lui l’enclenchement des célèbres séquences du développement mises en lumière par l’économiste Albert Hirschman dans les années 1960. Tout tient en un mot : l’innovation. Qu’il s’agisse des innovations institutionnelles ou des innovations technologiques, mais encore plus des innovations dans les business models. Ce sont précisément les énormes défis, et d’abord le défi sociodémographique qui met en relief les autres défis économiques, politiques, et écologiques, qui poussent tous les acteurs africains du développement à innover… parce qu’ils n’ont pas le choix !

 

L’exemple indien

 

Et je voudrais insister ici sur certaines vertus du modèle indien de développement. Malgré tous ces défauts, l’Inde a su mettre sur orbite deux types d’innovations : sur le plan politique, la capacité à combiner démocratie de masse et stabilité institutionnelle ; sur le plan économique, l’émergence d’un nouveau type d’innovation pour les masses et par les masses qu’on appelle là-bas « Jugaad », c’est à dire des innovations ingénieuses et inclusives. Il s’agit des coupons de rechargement des téléphones, des ventes en dosettes de quelques centimes, des voitures ou des motos consommant quelques litres d’essence seulement ou encore utilisant du GPL etc.

 

Le dernier sommet Inde-Afrique d’octobre 2015 a été un réel succès du côté africain. Au point que de plus en plus d’entreprises indiennes ont le continent africain sur leur radar même si elles se voient moins que les firmes chinoises beaucoup plus grosses et plus politiques. Est-ce un hasard si la prochaine assemblée annuelle de la Banque Africaine de Développement (BAD) aura lieu les 22-26 mai 2017…en Inde, à Ahmedabad ? Pas vraiment. A bien des égards, l’Inde présente beaucoup plus de points communs avec l’Afrique qu’avec la Chine dont il ne s’agit pas de nier l’efficacité extrême mais d’interroger l’application de son modèle à l’Afrique.

 

Gageons que cette nouvelle rencontre sera l’occasion d’une intensification des relations économiques entre les deux continents bien au-delà des diasporas. Insistons une fois de plus sur l’intérêt d’une expérience partagée autour des innovations inclusives et frugales. Car tel est bien le défi de l’Afrique si elle veut capitaliser sur son dividende démographique. Et d’ailleurs, en a-t-elle le choix ?

 

* Jean-Joseph Boillot est conseiller économique au Club du CEPII, le Centre de recherche français dans le domaine de l’économie internationale. Auteur de « Chindiafrique, la Chine, l’Inde et l’Afrique feront le monde de demain », il publie en Octobre 2015 un ouvrage de vulgarisation dans la collection Pour les nuls : « L’Afrique pour les nuls ».


 

AUTEUR Jean-Joseph Boillot // Photo LDD Légende Jean-Joseph Boillot

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