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Anumu Edem KETOGLO, Directeur de la Division des Prévisions du Ministère de l’Economie et des Finances.

« Financer l’économie, c’est le rôle des banques dans le pays »

 

Une récente étude du ministère de l’Economie et des Finances menée auprès de 200 entreprises révèle que celles-ci font face à des contraintes qui limitent leur productivité, notamment la faiblesse des emprunts bancaires dans leur financement.  Selon ladite étude,  les banques ont financé 25.2% des investissements en 2015 contre 29.7% en 2014. Pour motiver les banques à ouvrir davantage les vannes pour les opérateurs économiques togolais,  Anumu Edem KETOGLO, Directeur de la Division des Prévisions du Ministère de l’Economie et des Finances estime que La Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) doit communiquer davantage sur l’importance du BIC pour les banques et les entreprises sur le plan de la transparence.

ANA : Selon une récente étude du ministère de l’Economie et des Finances du Togo menée auprès de 200 entreprises, celles-ci font face à des contraintes qui limitent leur productivité. Votre département avait coordonné cette étude. Quelles sont les contraintes auxquelles font face les entreprises togolaises?

Anumu Edem KETOGLO : Le Ministère de l’économie et des finances du Togo a réalisé en 2015 une enquête de prévision économique pour recueillir les opinions et les données quantitatives auprès des chefs d’entreprise sur le déroulement des activités au titre de l’année 2015, les contraintes auxquelles les entreprises font face et les prévisions pour l’année 2016. Les contraintes qui limitent la production des entreprises sont de trois ordres: il s’agit de la situation financière, de l’environnement des affaires et de la demande adressée aux entreprises. Pour les petites entreprises, la situation financière constitue la contrainte majeure (64.2%) suivie de l’insuffisance de la demande (54.8%) et de l’environnement morose (54.2%). Presque deux tiers des petites entreprises (63.6%) déclarent au premier semestre 2015 que leur situation financière est mauvaise. Pour les moyennes entreprises, l’environnement morose constitue la contrainte majeure (53.2%), suivi de l’insuffisance de la demande (47.9%)  et de la situation financière (43.4%). Pour les grandes entreprises, l’insuffisance de la demande constitue la contrainte majeure (près de 70%) suivie de l’environnement morose (31.7%) et de la situation financière (26.2%). Plus de 80% des grandes entreprises déclarent que leur situation financière est bonne ou très bonne. Les petites entreprises ont besoin d’un accompagnement plus intense.

ANA : Vous avez cité la difficulté d’accès aux emprunts bancaires au Togo dans votre rapport de l’étude. Mais les banques ou structures de financement ne font pas de philanthropie et ne  peuvent  accompagner que les projés jugés solides ? 

Anumu Edem KETOGLO : L’enquête a révélé que globalement, le niveau des investissements dans l’ensemble des entreprises est en hausse régulière depuis 2013. L’enquête a également démontré qu’en 2015, plus des deux tiers des investissements des entreprises (67.4%) ont été financés sur fond propre, contre 58.9% en 2014. Alors que les banques ont financé 25.2% des investissements en 2015 contre 29.7% en 2014. La contribution des banques est donc en baisse. Les exposés et les discussions qui ont suivi lors du symposium du 25 août 2016 organisé par le Ministère de l’économie et des finances sur la problématique du financement bancaire des entreprises du secteur privé au Togo ont fait état d’un certain nombre de problèmes entre les banques et les entreprises qui constituent des freins pour le financement bancaire. Il y a parfois la mauvaise qualité des projets soumis par certaines entreprises, l’insuffisance de capitaux, les complications dans les procédures de constitution des garanties, notamment les hypothèques, la présentation d’états financiers non certifiés par les entreprises, toutes choses qui rendent les banques prudentes. Au niveau des banques elles-mêmes, il y a une inadéquation entre la maturité des dépôts, dont la plupart sont des dépôts à vue ou à court terme, et la maturité des demandes de financement des investissements des entreprises qui relève généralement du moyen et du long terme. Les banques doivent être vigilantes pour se couvrir face à ce « mismatching » des maturités. L’information sur les entreprises n’est pas disponible pour les banques afin de permettre une évaluation réaliste du risque. Le Bureau d’information sur le crédit (BIC), un des critères notés dans Doing Business, vient d’être créé au Togo mais il n’est pas opérationnel. La BCEAO doit communiquer davantage sur l’importance du BIC pour les banques et les entreprises sur le plan de la transparence et le bénéfice que les entreprises peuvent en tirer en donnant leur consentement pour la publication dans le BIC des informations les concernant. Financer l’économie, c’est le rôle des banques dans le pays. Les banques devraient donc s’investir davantage dans le conseil aux entreprises pour les aider à concevoir de bons projets. La Chambre de commerce et d’industrie du Togo a initié  un projet pilote dans ce sens mais le processus doit être amplifié, sans oublier un accès moins onéreux des entreprises aux centres de gestion agréés pour permettre la certification de leurs états financiers.  Les banques elles-mêmes ont reconnu la nécessité de mener une réflexion sur la manière de transformer les comptes d’épargne dormante en dépôts avec des maturités un peu plus longues afin de pouvoir prêter ces ressources aux entreprises pour financer leurs investissements.

ANA : Vous êtes en charge de la division des prévisions au ministère de l’Economie et des Finances du Togo. Comment se porte aujourd’hui le secteur privé togolais et quelles sont les perspectives d’avenir?

Anumu Edem KETOGLO : Le secteur privé au Togo a subi les conséquences de la crise sociopolitique que le Togo a traversée au cours des années 1990. Le secteur privé se porte mieux aujourd’hui qu’il y a dix ans. C’est un processus et cela prendra du temps pour que le secteur privé retrouve son dynamisme d’antan. Depuis quelques années, le gouvernement met en œuvre des réformes pour améliorer l’environnement des affaires au Togo afin que le secteur privé puisse développer tout son potentiel et contribuer davantage à la croissance économique du pays. Le secteur privé togolais se bat pour se développer en tirant avantage de l’environnement plus favorable créé par le gouvernement à travers la construction des infrastructures économiques et les réformes de l’environnement des affaires. Le Togo est un petit pays par la géographie (56.000 Km2) et la démographie (environ 7 millions d’habitants). Mais le pays s’inscrit résolument dans le processus d’intégration régionale dans le cadre de l’UEMOA et de la CEDEAO afin d’offrir un marché régional de plus de 300 millions d’habitants aux entreprises togolaises. Il y a là des opportunités à saisir à l’exportation, mais aussi des défis à relever en termes de compétitivité face aux entreprises des autres pays d’Afrique de l’Ouest. Le gouvernement apportera l’accompagnement nécessaire. Le plus important, c’est la vision du secteur privé lui-même qui reste optimiste pour l’avenir. Au cours de l’enquête de prévision macroéconomique 2015, les entreprises ont projeté leurs investissements en hausse de 14.2% pour l’année 2016. C’est la preuve que les entreprises veulent développer leurs activités au Togo.

ANA : Le classement du Togo dans le rapport Doing Business 2016 de la Banque Mondiale souligne ces efforts…

Anumu Edem KETOGLO : Dans le 2016 Doing Business Report, le Togo a amélioré son rang de deux points et se classe à la 150ème place sur 189 pays notés. La Côte d’Ivoire classée 142ième est le pays de l’UEMOA le mieux positionné suivi du Burkina Faso et du Mali (143ième). Le Togo devance le Sénégal (153ième), le Bénin (158ième), le Niger (160ième) et la Guinée Bissau (178ième). La place qu’occupe le Togo en matière de financement des entreprises s’apprécie à travers le ratio Crédit au secteur privé rapporté au PIB. A fin décembre 2015, ce ratio est de 37% et place le Togo en première ou en deuxième position devant le Sénégal et la Côte d’Ivoire selon les sources. Ce résultat est encourageant mais il doit être relativisé. Le ratio est de 150% pour l’Afrique du Sud en 2015 et la moyenne mondiale est de 131.5%. Les efforts doivent se poursuivre et viser un taux de plus de 100%. Rappelons que les 37% du Togo sont encore inférieurs à la moyenne mondiale en 1960 (48.8%).

ANA : Les entreprises ghanéennes et nigérianes font des joint-ventures partout dans la sous région. Pourquoi les entreprises togolaises ne s ‘en inspire pas  pour se développer dans la sous région ?

Anumu Edem KETOGLO : Le joint venture est un business où la provision du capital risque est partagée entre plusieurs firmes, une méthode d’organisation souvent adoptée pour des projets qui sont trop grands ou trop risqués pour être réalisés par une seule compagnie prise individuellement. Les partenaires participant dans une joint venture peuvent fournir différentes expertises. Il s’agit généralement d’entreprises non résidentes qui viennent s’associer avec des entités résidentes du pays. Ce sont des opportunités à explorer par les entreprises togolaises en partenariat avec leurs homologues de la sous-région ouest-africaine. Les banques de la sous-région seront mises à contribution pour le financement de ces joint ventures.


 

 

Par Blamé Ekoué

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