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Analyse La classe moyenne, nouvel incubateur économique du continent

La classe moyenne représente le tiers de la population totale du continent africain soit 330 millions de personnes selon l’étude d’IPSOS réalisée pour la CFAO en 2015 et rendu public ce mois-ci. Comment les pouvoirs publics s’adaptent à cette nouvelle CSP ? Analyse.

« Les classes moyennes en Afrique, quelle réalité, quels enjeux ? » C’est sous ce thème que CFAO a mené une étude, réalisée par Ipsos en octobre 2015, afin de mieux orienter ses investissements sur le continent. Le groupe, présent dans 34 pays d’Afrique, est implanté en Côte d’Ivoire, à travers le centre commercial « PlaYce », où il entend tirer profit de la relance économique post-crise du pays d’Alassane Ouattara.
25% de leur budget pour l’alimentation
Selon Ipsos, qui a travaillé sur un échantillon 4000 personnes, la classe moyenne africaine représenterait entre 25% à 75% de la population. Une catégorie socio-professionnelle dont la principale caractéristique est un revenu compris entre 2 $ et 20 $ soit 900 F CFA et 9000 F CFA par jour. Ils sont des consommateurs moyens et préfèrent économiser. A hauteur de 25% de leur budget, ils concentrent les dépenses sur l’alimentation. Le logement vient ensuite pour 18% des dépenses suivies de près par l’éducation quand l’habillement et les frais de déplacement représentent en moyenne 7%.
Ipsos ajoute que cette catégorie sociale préfère les petits commerces comme les épiceries comme lieux d’achat des produits de consommation courante pour les dépenses alimentaires et fréquentent les supermarchés au moins une fois par mois. C’est aussi une catégorie qui est très consommatrice d’équipements high tech et de nouvelles technologies. L’équipement le plus présent dans leur logement est la télévision à 98%.
« 17% de ces jeunes cadres africains qui sont ivoiriens utilisent des cartes magnétiques pour leurs achats et fréquentent les hypermarchés et supermarchés. De cette classe moyenne africaine, les ivoiriens utilisent à 42%  le paiement mobile. 55% de marocains, 41% de kényans utilisent une carte bancaire, sont moins d’un tiers de la population au Nigéria, 26% au Cameroun et 17% en Côte d’Ivoire » relève l’étude commanditée par CFAO.
Selon le sociologue Sylvanus N’goran de l’Agence de coopération japonaise, JICA, joint par ANA, « l’environnement économique est plus ou moins favorable, les offres sont sécurisées contrairement à dix années en arrière mais la réalité n’est pas identique selon que l’on soit en milieu rural ou urbain, Abidjan ou Bouaké. Les habitudes ont changé, les revenus se sont nettement améliorés mais, cette classe moyenne représente combien de personnes sur un échantillon représentatif ? » interroge-t-il.
Une frange de la population instruite et critique
Autre élément révélé par l’étude Ipsos, cette frange sociale est instruite et critique. Ce qui n’est pas sans conséquence sur le plan politique. « Tout homme politique a pour vocation de gérer la communauté selon les aspirations du peuple. De ce fait, il se doit d’être à l’écoute de la base surtout qu’elle est aujourd’hui composée majoritairement de cette catégorie » indique Coulibaly Donadenin Fologo, Secrétaire général adjoint de l’UDPCI.
Pour Coulibaly Fologo, l’influence au plan politique de la classe moyenne est irréfutable. « Elle influe forcément sur l’action politique. Quand on parle aujourd’hui de consultations publiques, comme le fait généralement le Chef de l’Etat avant toute prise de décision, c’est vers cette catégorie sociale, en réalité, qu’il se tourne pour avis », soutient-il.
Des propos que nuance le politologue ivoirien Geoffroy-Julien Kouao pour lequel les partis politiques africains pêchent par méconnaissance des nouvelles tendances économiques et surtout l’impact de la classe moyenne. « La raison du combat de ces jeunes, leur prise en compte dans l’orientation des axes de développement économique surtout avec le nombre de diplômés qui sortent des universités africaines. Seulement, ces jeunes cadres n’ont pas les moyens idéologiques, intellectuels et stratégiques pour y parvenir. Ils pêchent par manque de connaissance » indique-t-il à ANA.
« Un parti politique, c’est d’abord un cercle de réflexion, d’analyses, de prospectives et cela suppose des ressources humaines intellectuellement nanties. En Côte d’ivoire, nos partis confondent le diplômé et l’intellectuel; le bavard et l’idéologue; le prospectiviste et le rêveur. C’est là que réside tout le drame » dénonce Geoffroy-Julien Kouao.
« Elle impacte forcément l’action politique et c’est tant mieux car elle favorise le jeu démocratique »
À propos du bon niveau d’étude des membres de la classe moyenne, le secrétaire général adjoint de l’UDPCI est sans équivoque : « Ils sont instruits, donc ils savent ce qui est bon pour eux. Pour preuve preuve, la décision prise le 1er mai 2016 par le Président Ouattara lors de la célébration de la fête du Travail, a été mue par la grogne montante de la classe moyenne. Elle impacte forcément l’action politique et c’est tant mieux car elle favorise le jeu démocratique », dit-il.
Diabaté Beh, membre du FPI (Opposition, pro-Gbagbo), Secrétaire national du FPI chargé d’Abobo et Anyama estime que la classe moyenne n’est pas la panacée que décrit son collègue. « Cette catégorie s’est beaucoup politisée avec la longue crise qu’a vécu le pays. Pourtant elle aurait été le socle idéal pour l’émergence d’une société civile vraie », soutient-il.
Et d’ajouter : « La majorité des gens instruits dans cette classe sont des leaders d’opinion dans leur communauté. Mais des leaders aux réactions généralement régionalistes parce que phagocytés malheureusement par la politique. C’est ce comportement qui a d’ailleurs beaucoup influé sur le jeu politique lors de la dernière élection présidentielle. Qui n’a pas entendu et vu dans ce pays pendant les élections que, comme Laurent Gbagbo, qui est de l’ouest, est en prison, les citoyens de l’ouest ont été appelés à ne pas voter. Ou que Alassane Ouattara est du nord, alors tous les nordistes doivent voter pour lui. Et que ceux qui ont agi autrement étaient considérés comme des vendus ? »
Un rejet de la politique
 Il semble pourtant que cette CSP se caractérise également par un rejet de la politique. « La politique ce n’est pas mon truc. J’ai peiné pour avoir mon travail et ce ne sont les politiciens qui m’y ont aidé. Donc c’est le cadet de mes soucis. Seul un programme convaincant peut m’attirer chez quelqu’un qui sollicite ma voix. Sinon je cherche mon argent pour aider mon mari à s’occuper de la maison et de nos enfants », fait savoir Kouakou Lydie, assistante de direction dans le privé. « Très jeune, j’étais très difficile à convaincre dans tous les domaines. Maintenant je le suis plus avec les études et ce que je sais des politiciens. Ce ne sont donc pas ces derniers qui vont avoir de l’influence sur moi surtout après la crise armée qu’on a connue dans ce pays. C’est une position que je partage avec tous les membres de ma famille », indique pour sa part Pénan Ange, informaticien stagiaire.
Des tendances, encore nouvelles et à confirmer, qui devront être prises en compte par les pouvoirs publics. Lesquels ne pourront échapper à la demande, forte, exercée sur eux en matière de nouveau mode de gouvernance.

Issiaka N’GUESSAN