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Analyse : Kodjo Nougbolo « L’industrie de la musique en Afrique rapporte plus que le coton, le tabac et le café-cacao »

Basé à Lomé et spécialiste des industries culturelles et créatives, le Secrétaire général de l’Institut Régional   d’Enseignement Supérieur et de Recherche en Développement Culturel (IRES-RDEC) rappelle dans cet entretien l’importance économique capitale de ce secteur tout en formulant une série de recommandations. Notamment en matière de financements.  

Propos recueillis par Blâme Ekoué

Comment se porte aujourd’hui le secteur des industries culturelles et créatives en Afrique de l’Ouest ? 

Malgré les difficultés qu’il connaît, le secteur des industries culturelles et créatives (ICC) en Afrique de l’Ouest demeure créatif et garde tout son potentiel socio-économique. De fait, celui-ci pourrait, avec des actions structurantes venant tant des pouvoirs publics que des organisations sous-régionales- notamment la CEDEAO et l’UEMOA- et du secteur privé, contribuer à l’économie de la sous-région. Il faut rappeler qu’avant l’apparition de la pandémie de Covid-19, au début de l’année 2020, les différents secteurs des ICC- musique, arts plastiques, design, industrie du cinéma audiovisuel et du livre, artisanat d’art- employaient beaucoup d’actifs, et ce même si la plupart de ces personnes étaient dans le secteur informel et faisaient face à de multiples problèmes (accès aux marchés, à la libre circulation des personnes et des biens et services culturels..). De manière générale, le secteur était florissant. Il y avait des festivals, des foires, des expositions et des salons dans l’ensemble de la sous-région. 

“La survenance de la pandémie et les mesures de riposte adoptées par les différents gouvernements ont fait que les acteurs du secteur font face de plus en plus à des difficultés”. 

Depuis lors, la survenance de la pandémie et les mesures de riposte adoptées par les différents gouvernements- notamment la fermeture des frontières et l’interdiction des regroupements- ont fait que les acteurs du secteur font face de plus en plus à des difficultés. 

Dans ce contexte de crise post-covid 19, comment soutenir dès lors l’émergence régionale des ICC ?

Pour soutenir l’émergence des industries culturelles dans la région, il faut envisager toute une batterie de mesures à mettre en place. En premier lieu,  il faut améliorer le cadre juridique et institutionnel qui régit le secteur au niveau des organismes sous-régionaux parce que ce sont des marchés communautaires (CEDEAO, l’UEMOA) régis par le principe de la libre circulation des personnes, des biens et services. Il faudrait renforcer ce cadre pour que lorsqu’un acteur des industries culturelles et créatives produit par exemple au Togo, il puisse aller écouler son produit au Ghana, sans qu’il n’y ait trop de tracasseries au niveau des douanes et autres. Et lorsqu’il veut importer de la matière première pour produire des biens culturels, il faudrait qu’au niveau de nos Etats, il y ait des mesures fiscales appropriées qui permettent ces opérations. 

Il serait bon aussi de prendre des mesures qui encouragent le mécénat culturel. Par ailleurs, il est nécessaire de mettre en place des espaces de diffusion des biens et services culturels dans la sous-région. C’est vrai qu’il y a des manifestations telles que le MASA et CLAP IVOIRE en Côte d’Ivoire pour les marchés respectifs des spectacles et de la diffusion cinématographique, le FESPACO au Burkina pour le cinéma, la Biennale de Dakar, etc. Mais il faut renforcer ces espaces de diffusion et les soutenir pour que ça soit véritablement une fenêtre ouverte pour les acteurs et la production culturelle sous-régionale d’exporter à l’international.  Il faut encourager aussi la participation de nos acteurs des ICC aux grands rendez-vous culturels mondiaux tout en les formant de manière adéquate à l’entrepreneuriat, la nature le plus souvent informelle de leur activité étant un obstacle pour l’accès aux financements. 

“Il faut associer le secteur privé à cette démarche par des accords de partenariat public-privé capables d’emboîter le pas à l’Etat pour soutenir les acteurs des ICC”

Enfin, il faut associer le secteur privé à cette démarche par des accords de partenariat public-privé capables d’emboîter le pas à l’Etat pour soutenir les acteurs des industries culturelles et créatives, qui ont un potentiel évident. Les études de la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement) ont ainsi montré que, depuis 2001, l’industrie de la musique en Afrique noire (63 millions de dollars de revenus pour le seul segment de la musique digitale [streaming] sud-africaine en 2019, premier marché continental) de progression  rapporte plus que le coton, le tabac et le café-cacao.  Vous voyez donc déjà si on investit dans ce secteur, ce que cela peut rapporter…

La clé, selon vous, c’est le partenariat public-privé ?

Nous ne disons pas que c’est la panacée, mais nous pensons que cette approche est l’une des clés du développement des industries culturelles et créatives, surtout lorsqu’il s’agit de l’axe lié aux financements. Lorsque vous examinez tout le mécanisme qui est mis en place pour financer la culture de façon générale, vous constatez qu’il n’y a que les Etats, les institutions étatiques ou bien les fonds mis en place par les Etats qui subventionnent le plus souvent les différents acteurs des ICC, en leur apportant subventions et autres appuis. Or, l’Etat ne dispose de ressources infinies, surtout en ces temps de pandémie où la priorité, c’est la gestion des effets de la crise sanitaire. Le moment est donc opportun pour réfléchir à comment associer le secteur privé. Nous avons déjà évoqué le mécénat qu’il faut encourager mais on pourrait par ailleurs inciter les institutions financières traditionnelles que sont les banques et les microfinances à plus s’engager sur ce segment car nos recherches ont montré que le plus souvent c’est l’incertitude qui freine l’élan des investisseurs privés.  

“Les acteurs de ICC doivent se comporter comme des entrepreneurs en apprenant notamment à monter un business plan pour convaincre les bailleurs potentiels à investir”

De leur côté, les acteurs de ICC doivent se comporter comme des entrepreneurs en apprenant notamment à monter un business plan pour convaincre les bailleurs potentiels à investir. En clair, il faut changer la donne, c’est-à-dire convaincre le secteur privé avec des mesures législatives incitatives et discuter des taux de financement. 

Pensez-vous que l’avènement du numérique dans le paysage des industries culturelles et créatives pourra servir d’accélérateur au développement du secteur ?

Oui, tout comme les autres secteurs économiques, celui des biens et services culturels a besoin du numérique, ne serait-ce que parce les achats se font aujourd’hui en ligne. Surtout, avec les mesures sanitaires pour lutter contre l’épidémie de Covid-19, qui prohibent de plus en plus les contacts physiques, il ne reste que le numérique pour développer les échanges des biens et services culturels tant sur le plan sous-régional qu’international. Le numérique a donc plus que jamais son rôle à jouer. 

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