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Alain Ducass « Le numérique rend les investissements intelligents »

Avec 40 ans de services au sein de l’administration française, Alain Ducass, a créé EnergeTic, une structure dédiée à la transformation énergétique et numérique de l’Afrique. Auteur d’une étude sur le développement de l’identité numérique en Afrique, commandée par la Banque mondiale, il en livre les principales conclusions, en exclusivité pour ANA.

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed 

Quelle est la mission d’EnergeTIC ?

Après 40 années au service de l’administration française (ministères de l’Industrie ; des Télécoms ; de l’environnement ; Datar, Bercy, ANVAR, ADEME…) en tant qu’ingénieur puis ingénieur général des Mines, j’ai décidé de me consacrer à la transformation énergétique et numérique de l’Afrique. Fin 2014, j’ai créé ma propre structure « energeTIC » et depuis lors, je me rends chaque mois en Afrique pour conseiller des gouvernements (Guinée, Côte d’Ivoire, Mauritanie, Algérie, Togo, Bénin NDLR), aider à la création d’entreprises et échanger des expériences avec des experts africains, notamment dans le cadre de l’African Digital Tour de CIOMAG. Je réside actuellement à Abidjan dans le cadre d’une mission pour la Banque africaine de développement (BAD) sur l’identité numérique.

Vous venez de réaliser une étude, pour la Banque mondiale, sur le rôle du digital et son impact dans le secteur du BTP et des investissements publics. Comment le numérique change-t-il la donne ? 

Schématiquement, on pourrait dire que le numérique rend les investissements intelligents ou du moins plus efficaces. En effet, des outils numériques spécifiques permettent d’accompagner les investissements lors des phases de sélection, conception, réalisation exploitation et clôture sachant qu’il existe aussi des outils transversaux comme les PIM (Project Investment management) qui couvrent tout le cycle de vie des investissements. De plus des outils numériques « métiers » permettent de gérer et d’optimiser des équipements particuliers en liaison avec leur écosystème, qu’il s’agisse d’une école, d’un hôpital ou même d’un bâtiment avec la technologie BIM (Building information Modelling). Pour l’avenir les technologies émergentes de réalité augmentée, d’internet des objets (IoT), des blockchains, du big data et de l’intelligence artificielle, vont encore accroître la différence entre des équipements « inertes » et des équipements « intelligents » pour le service qu’ils rendent à la société. Pour quantifier le service qu’un investissement public doit apporter à la société, il faut trouver un critère permettant de choisir entre deux investissements possibles. Les outils existants renvoient alors à la stratégie d’investissement du secteur considéré, ou plus généralement à la stratégie sectorielle correspondante (éducation, santé, transport, emploi…). Et là, un nouveau problème apparaît. En effet, les stratégies des Etats sont souvent bâties en silo, si bien que très souvent, les stratégies sectorielles de l’emploi, la formation professionnelle, la santé ou même la lutte contre la pauvreté des Etats tiennent très peu compte des potentialités du numérique voir même des objectifs du développement durable. C’est ainsi qu’il m’apparaît nécessaire d’introduire deux nouveaux critères dans les méthodes d’évaluation des investissements publics utilisées par le FMI et la Banque mondiale. Aux 15 critères employés actuellement, il me semble en effet nécessaire d’ajouter un critère de maturité numérique et un autre de cohérence des investissements avec les objectifs du développement durable et avec la stratégie générale du pays.

On voit l’apparition de projets, plus ou moins ambitieux, de Smart cities, où les nouvelles technologies apparaissent de manières transversales. Quel regard d’expert portez-vous sur ce phénomène ?

En Afrique où je travaille, l’accroissement de la population rend inéluctable la construction de grandes infrastructures et de villes nouvelles. De là à en faire des Smart cities, il n’y a qu’un pas. Cependant, il ne faut pas oublier que ce sont les gens qui sont intelligents pas les villes, et il ne s’agit pas d’aller vers une ville technologique où les relations humaines céderaient le pas aux relations virtuelles. Les philosophes grecs distinguaient le temps court des événements, dans notre cas l’évolution des technologies, avec le temps long humain, en l’occurrence le vivre ensemble et l’évolution de la société. Pour respecter le temps de l’homme, je dirai que les technologies, tout comme l’argent, sont de bons serviteurs mais de mauvais maîtres.

Comment ces solutions « s’africanisent-elles » ? Comment s’adaptent-elles de plus en plus aux besoins locaux ?

L’exemple du paiement par mobile montre que ce ne sont pas toujours des solutions européennes qui se transposent en Afrique mais que parfois, et de plus en plus, des solutions nouvelles voient le jour en Afrique et se transposent en Europe. Je suis plutôt inquiet du mythe occidental très présent en Afrique où les dirigeants ont trop souvent tendance à copier ce qui se fait au Nord sans prendre le temps de s’adapter au contexte local. Heureusement de nombreux signes montrent que des innovations africaines voient le jour. J’espère que des échanges de bonnes pratiques favoriseront les relations Sud-Sud et que nos pays développés sauront aussi tirer parti de la sagesse africaine empreinte de plus d’empathie et de solidarité que les nôtres.


 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed