Akinwumi Adesina
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Akinwumi Adesina : « Je suis un pont entre anglophones et francophones »

En pleine campagne pour l’élection à la présidence de la Banque africaine de développement (BAD), prévue le 28 mai, Akinwumi Adesina, 53 ans, ancien ministre fédéral de l’Agriculture et du Développement rural du Nigeria (2011 et 2015), était de passage à Paris. Africa News Agency l’a soumis à la question, et il nous a répondu en français.

Quel est le rôle de la BAD, selon vous ?

Ma motivation première en tant que président de la BAD sera la lutte contre la pauvreté. Aujourd’hui, 44% des Africains vivent avec moins de 1,25 dollars par jour. Notre croissance n’est pas suffisamment inclusive. Je le dis souvent, la pauvreté ne doit pas devenir l’avantage comparatif de l’Afrique. C’est pour ça qu’il est important d’apporter une attention particulière aux pays africains fragiles, aux petits pays, là où le pourcentage de personnes pauvres est le plus grand. C’est cela, pour moi, le rôle de la BAD.

Vous aimez vous présenter comme le candidat des petits pays. Comment comptez-vous les aider en tant que président de la BAD ?

Il suffit de regarder le montant des investissements dans chaque pays pour avoir une idée de ce qu’il faut faire. L’investissement privé dans les infrastructures en Afrique est de 14,8 milliards de dollars par an. Mais si vous y regardez de plus près, vous vous rendez compte que quasiment l’ensemble de cet argent va dans trois pays seulement : l’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Ethiopie. Si maintenant vous regardez l’aide au développement en Afrique, que ce soit en provenance de la Banque mondiale, de la BAD ou autres, cela représente 10 millions de dollars par mois. Mais là aussi, près de 85% de tout cet argent ne va que dans cinq pays : le Kenya, l’Afrique du Sud, le Nigeria, l’Ethiopie et le Ghana. Et les autres pays dans tout ça ? D’abord, il est nécessaire que l’argent de la BAD aille en priorité vers les petits pays. Ensuite, je veux faire en sorte qu’il y ait ce qu’on appelle en anglais un regional risk facility. C’est-à-dire un fonds de garantie régionale spécifique pour les zones fragiles afin de réduire le risque pour les investisseurs et leur permettre de s’engager. Il ne faut pas que l’Afrique soit un continent où il n’y a que trois ou quatre pays qui gagnent. La BAD n’est pas seulement une banque de financement, elle peut faire de l’assurance-risque, elle peut apporter un support technique et même influer sur les réglementations.

L’agriculture sera-t-elle une de vos priorités ?

Absolument. Et je compte engager une relance du secteur rural. Cette relance est nécessaire, et pas seulement parce qu’elle est créatrice d’emplois. Une telle initiative permettra de diminuer l’exode des zones rurales vers les zones urbaines, d’abaisser la fragilité de ces zones, et même d’en faire des lieux de prospérité nouvelles débarrassés des problèmes de sécurité.

La part de la l’Afrique dans la production industrielle mondiale est toujours aussi faible. Comment faire pour y remédier ?

C’est en effet un grand problème. L’industrialisation en Afrique est extrêmement faible. La part de l’Afrique dans le secteur manufacturier global était de 1,9% en 1980 et est tombé jusqu’à 1,4% aujourd’hui. Sur la même période, l’Asie est passée de 5,8 à 34,5%. On ne peut pas continuer à exporter seulement des matières premières. Il faut créer des industries pour les transformer en Afrique même. C’est vrai dans le secteur minier, pétrolier ou agricole. L’Afrique produit par exemple 80% du cacao dans le monde, mais ce n’est pas nous qui le transformons en chocolat. Cela doit changer. En exportant ces matières premières ailleurs sans les transformer, nous exportons aussi l’emploi ailleurs. Alors comment faire ? Pour pousser à l’industrialisation, il n’y a qu’une solution, et c’est le secteur privé. Il faut donc lui donner les moyens de se développer et c’est pourquoi je consacrerai des financements spécifiques pour la construction d’infrastructures qui faciliteront l’industrialisation.

Selon vous, qu’est-ce qui vous différencie des autres concurrents à cette élection ?

Il existe en Afrique de nombreux défis à relever. La réduction des inégalités, une croissance plus inclusive, résoudre le problème de l’emploi, les problèmes de fragilité de certains pays, aider à obtenir une croissance durable en tenant compte du changement climatique. Pour tout cela, il faut à la tête de la BAD quelqu’un qui a l’expérience de ces questions. Or, j’ai un doctorat en économie et une expérience politique à travers ma fonction de ministre de l’Agriculture au Nigeria, un secteur particulièrement important pour l’Afrique. J’ai été conseiller principal du Nigeria au niveau économique et le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, m’a nommé comme l’un des 17 leaders mondiaux qui s’efforcent d’atteindre les objectifs du millénaire. Mon expérience va de l’énergie, au secteur agricole en passant par l’industrie extractive. Comme vous le voyez, mes compétences sont transversales. D’autre part, je crois avoir démontré, par le passé, mes capacités transformatives. J’ai exercé des fonctions dans 15 pays africains différents dont dix ans dans des pays francophones. A travers mes travaux, j’ai touché la vie de millions d’Africains. Je suis convaincu que pour obtenir une croissance plus inclusive en Afrique, il faut avoir une expérience aussi bien au niveau microéconomique que macroéconomique, et c’est ce type d’expérience que ma candidature apporte.

Paris est-il un passage obligé pour être élu à la BAD ?

Non. Mais si vous voulez être élu à une telle fonction, vous avez intérêt à discuter avec un maximum de pays. Je suis venu ici à Paris pour discuter avec le gouvernement français parce que la France est un bailleur de fonds très important de la Banque. Son avis est essentiel. Mais je suis aussi venu dans cette ville pour discuter avec les Africains de la diaspora présents ici. L’Afrique, ce n’est pas seulement les gens qui sont physiquement sur le continent, ce sont aussi tout ceux qui travaillent hors de ses frontières mais qui contribuent à son développement. Savez-vous par exemple que la diaspora africaine représente une ressource financière supérieure à celle de l’aide au développement ? J’ai déjà parcouru beaucoup de pays, et je peux vous dire que des Africains, il y en a partout dans le monde.

Traditionnellement, il existe un jeu d’alternance anglophone/francophone à la présidence de la Banque. Or vous êtes Nigérian et tentez de succéder à Donald Kaberuka, un anglophone lui aussi. Ne craignez-vous pas que cela joue en votre défaveur ?

Comme vous le constatez, je vous réponds en français. Je me considère comme un pont entre les pays anglophones et francophones. Et je ne vois donc absolument pas mon statut d’anglophone comme un problème. Ce qui est important, ce sont les compétences.

Comment avez-vous vécu la défaite de votre candidat, Goodluck Jonathan, lors des dernières élections présidentielles au Nigeria ?

Cette élection m’a rendu très fier d’être Nigérian. J’étais à côté du président Goodluck Jonathan quand il a appris qu’il avait perdu les élections et je l’ai vu appeler le général Buhari pour le féliciter. C’était quelque chose de magnifique. Le général Buhari est un démocrate et il a conquis le pouvoir de façon démocratique. Nous avons donc deux héros au Nigeria. Celui qui a perdu et su reconnaître la victoire de son adversaire, et le gagnant de ces élections. Il n’y a qu’une équipe du Nigeria et c’est elle qui a gagné.

Vous arborez justement sur votre veste un pin’s avec le drapeau du Nigeria. Cela signifie-t-il que vous serez un président de la BAD nigérian ?

Quand j’ai travaillé comme ministre au Nigeria, j’étais Nigérian. Quand j’ai travaillé au Mali, je l’ai fait en tant que Malien, quand j’ai travaillé au Niger, en tant que Nigérien, en Tanzanie en tant que Tanzanien, et ainsi de suite. Si je suis élu président de la BAD, je serai le président de tous. Mon chef de cabinet au ministère au Nigeria était une Kényane. Cela prouve bien que ce qui m’intéresse, ce sont les compétences et pas les nationalités. Voilà ma façon de travailler. Ce n’est pas un pays qui gère la BAD, c’est le président et le conseil des gouverneurs. Ce que je souhaite, c’est une organisation qui possède les compétences nécessaires, d’où qu’elles viennent, afin de construire une banque pour tous les Africains.


Par Julien Wagner

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