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Tribune Une néo-stratégie pour un nouvel essor économique

Statistiquement et d’un point de vue sanitaire, notre continent est le moins touché du globe par le fléau qui a mis toute l’humanité à genoux. Néanmoins, à l’aube de cette nouvelle ère post-Covid, l’Afrique n’échappera pas à la crise économique mondiale qui s’annonce. Il faut s’y préparer et fournir une réponse panafricaine à cette crise.

 

Par Kaïs Mabrouk*

 

Selon la Banque Africaine de développement, des milliards de dollars sont nécessaires pour venir en aide aux pays africains touchés économiquement par la pandémie. Sommes-nous déjà en pleine crise économique ? Dans tous les cas, il faut s’y préparer. Pouvons-nous donner une réponse panafricaine à cette éventuelle crise ? A l’image de ce que propose le Président de la Banque Européenne d’investissement aux Européens ? Ou devons-nous nous contenter de supplier les bailleurs de fonds comme l’a criéAkinwumi A. Adesina, sous couvert d’un appel à la solidarité internationale: « J’en appelle non pas à l’annulation de la dette, mais à un moratoire temporaire », soulignant que « Le monde devrait être tourné vers des solutions d’entraide et de solidarité ».

 

Qu’allons-nous faire maintenant ? La relance ? Je ne sais pas si on devrait parler de relance, car à vrai dire, l’économie africaine avant le covid-19 n’était pas non plus des plus brillantes. Exceptés quelques pays dotés d’une économie émergente à l’image du Rwanda, du Nigeria, de l’Éthiopie… Nous avons des avantages compétitifs que nul autre continent ne possède :  Population jeune, capital éducatif en plein croissance, ressources naturelles abondantes, accès aux océans et aux mers, populations homogènes. Qu’en avons-nous fait ?

 

« Changer le regard que nous portons sur nous-même et sur le monde et décider d’y prendre part activement »

 

Il suffirait que nous nous focalisions sur quelques axes clés avec un leadership panafricain, une détermination nationale et le reste suivra. Pour cela il faudra nous renouveler en réinventant notre finance et nos propres mécanismes monétaires. Faire de la digitalisation une nouvelle religion pour nos institutions publiques et privées. Renforcer et mutualiser notre sécurité et notre capacité sanitaire. Repenser notre système éducatif dans la forme et dans le fond. Accueillir bras ouverts le bébé boom. Forcer l’intégration du secteur informel. Soutenir les entreprises et les familles sinistrées. Réindustrialiser l’Afrique. Reconvertir le secteur hôtelier. S’inspirer de la guerre contre le covid-19 dans sa mobilisation et sa vitesse pour lutter contre la corruption. Reprendre le contrôle sur nos importations. Adopter une stratégie agricole audacieuse pour une sécurité alimentaire renforcée. Capitaliser sur le civisme ambiant et se réapproprier les structures culturelles et cultuelles pour former des citoyens 4.0. Changer le regard que nous portons sur nous-même et sur le monde et décider d’y prendre part activement.

 

Réinventer la Finance Africaine 

 

Bien évidement l’argent est le nerf de la guerre et qu’il faudrait trouver les moyens de ses ambitions. Eh bien ça tombe bien ! La désactivation programmée du franc CFA devrait encourager les pays de l’Afrique de l’ouest à réfléchir sur une banque centrale régionale voir panafricaine dans la même philosophie de la BAD. Ainsi, un plan Kagamé avec une envergure panafricaine pourrait être déclenché dans l’impulsion économique.

 

Religieusement Digital

 

L’Afrique s’est avérée friande des outils technologiques. A titre d’exemple l’essor du « money paiement »a devancé des contrées beaucoup plus avancées et plus connectés. La vitesse de pénétration des réseaux sociaux est époustouflante. Le covid-19 a accéléré la digitalisation de nos reflexes dans plusieurs services : l’éducation, la santé, le commerce et l’administration. Il faudrait s’appuyer sur cet élan pour ancrer durablement la digitalisation de notre société et produire des services et des outils propres adaptés à nos usages.

 

Renforcer notre sécurité et capacité sanitaire

 

L’initiative de Bamako définissait en 1980 de nouvelles règles pour garantir l’accès aux services de soin publics et aux traitements en Afrique.  Quarante ans plus tard, le bilan de cette politique est mitigé : l’accès aux hôpitaux reste un vrai parcours du combattant. L’insalubrité des locaux publics est de notoriété publique. Nous avons toujours des difficultés d’approvisionnement en médicaments et une prolifération des faux.  L’autonomie des établissements de santé sont quasi inexistantes. La fuite massive des médecins qualifiés et la désertification médicale…

Pourtant, avec le digital, l’e-santé ou la télémédecine, une nouvelle ère s’ouvre à l’ensemble de la population, et un accès à des spécialistes à distance et à moindre coût devient aujourd’hui possibles. Nos états respectifs devraient y prêter attention.

 

Repenser notre système éducatif en profondeur

 

La crise mondiale du COVID-19 a contraint les populations du monde entier à la sédentarisation. En particulier les 200 millions d’élèves du primaire, les 80 millions de collégiens et environ 10 millions d’étudiants à se confiner dans leur domicile en Afrique. Ainsi, les enfants ont été coupés du monde académique et cette crise les a privés d’un accès à la connaissance. Les Etats se sont empressés à fournir aux élèves des solutions d’accès à distance aux cours. Un nouveau besoin vital est apparu et imperceptiblement apparu parmi les priorités les plus élémentaires au même niveau que la sécurité, l’alimentation ou la connectivité. On parle aujourd’hui de la continuité pédagogique comme un droit fondamental.

Chaque pays, dans son isolement le plus total a essayé de trouver des solutions. Dans cette marche forcée, l’Afrique s’appuie sur ses volontés, ses solutions et ses soutiens. Notre paradigme éducatif doit complètement changer. Il est révolu le temps où l’instituteur ou le professeur étaient la source de la connaissance. Le monde digital, dans son abondance transforme de plus en plus les processus d’acquisition des connaissances. L’accès à la connaissance aujourd’hui pourrait être améliorée en réduisant l’exclusion. Parmi toutes les régions du monde, l’Afrique subsaharienne a les taux les plus élevés d’exclusion de l’éducation. Plus d’un cinquième des enfants âgés d’environ 6 à 11 ans n’est pas scolarisé, suivi par un tiers des enfants âgés d’environ 12 à 14 ans. Selon les données de l’ISU, près de 60 % des jeunes âgés d’environ 15 à 17 ans ne sont pas scolarisés. La digitalisation est une des solutions pour un accès universel à l’école et au savoir.

 

Accueillir à bras ouverts le bébé boom

 

Selon les Nations Unies, d’ici 2050, l’Afrique subsaharienne comptera 2,4 milliards d’habitants, soit trois fois plus que l’Europe. De plus la moitié d’entre eux auront moins de 25 ans. Quel bonheur !  Le taux africain moyen de natalité est de 35,4 pour 1000 habitants. Chaque seconde c’est 1,2 naissance. Il va falloir voir ce chiffre à la hausse.

Aucun chiffre officiel n’est publié sur ce sujet mais l’expérience des confinements et des couvres feux ont toujours étaient suivi par un pic de natalité. L’expérience Tunisienne post-révolution en est un exemple. Aujourd’hui avec une population si jeune sur l’ensemble du continent et un confinement qui a duré près de trois mois, il va falloir se préparer d’un point de vue économique, sanitaire et infrastructure à recevoir ces futurs nouveaux nés. Nous en avons les ressources et la taille nécessaire. A Condition de mettre en place la vision, les politiques adaptées, les outils et les infrastructures adéquats

En attendant, n’ déplaise aux puristes, notre force c’est bel et bien notre démographie et tout particulièrement notre jeunesse. Dans un modèle capitaliste mondialisé, il est essentiel de relier la croissance à la consommation et la consommation à la taille du marché.

 

Forcer l’intégration du secteur informel

 

Les secteurs informel et formel entretiennent une relation schizophrène en Afrique. D’un côté, des recettes perdues pour les États et de l’autre, un marché d’emploi considérable assurant ainsi une prétendue paix sociale. Selon la Banque mondiale, le secteur informel représenterait près de 40%du PIB.  Une manne financière de taille pour les pouvoirs publics. Une enveloppe budgétaire à portée de main qui pourrait changer la donne et renforcer la puissance publique. Imaginez un instant ce potentiel au profit de la santé, de l’éducation, de la sécurité et des infrastructures ! Comment joindre ces deux mondes antagonistes ? En intégrant ce secteur. Attention, je dis bien intégration et non pas désintégration. La nuance est de taille. Autrement dit, ces capitaux devraient trouver leurs comptes et des garantis dans le formel. Et quoi mieux que la digitalisation et la bancarisation forcées. Ainsi fluidité, traçabilité et agilité menées dans une stratégique à long terme et une tactique immédiate pour fusionner l’informel au formel.  Un premier pas concret serait de commencer à taxer l’informel. Et taxer ne veut pas forcément dire reconnaitre ou légaliser.

 

S’inspirer de la guerre contre le covid-19 pour lutter contre la corruption

 

Une fois que les Etats ont identifié un danger imminent, ils ont aussitôt pris une série de mesures draconiennes et rapides. Des supers pouvoirs ont été accordés aux dirigeants par les assemblées, la répression fut sans ménagement à l’égard de tout contrevenant, la pression sociétale aura été dissuasive, la mise en quarantaine des entrants systématique, les fermetures des frontières généralisées, le diagnostic systématique dès le moindre doute, la digitalisation massive des données pour une intelligence artificielle au service de la prévention, traçabilité antérieure des liaisons… toutes ces mesures transposées à la lutte contre la corruption donneraient des effets immédiats.

 

Réindustrialiser l’Afrique

 

Avec l’avènement de l’usine du monde en l’occurrence, la Chine, et dans un mimétisme aveugle de l’Europe, la dynamique d’industrialisation postcoloniale s’est drastiquement freinée.

Avec la fermeture brutale des frontières et la mise à l’arrêt de la Chine, nous avons constaté que les besoins les plus élémentaires devenaient inaccessibles. La crise sanitaire de de 2020 nous a appris qu’il était fondamental d’avoir une industrie locale. Non seulement pour pouvoir faire face à des crises planétaires mais surtout pour garantir des emplois solides et pérennes.

 

Notre continent ne représenterait qu’1,6% de la valeur ajoutée manufacturière mondiale. Il faudrait interdire par la force de la loi l’export total de matière première forçant ainsi l’implémentation d’usines de pré-industrialisation de ces ressources. Renforcer les accords de transferts technologiques. Réduire les couts de transports en créant des chemins de fer panafricains dédiés aux marchandises réduisant ainsi les transports maritimes qui sont obligés de contourner parfois le continent.

 

Reconvertir le secteur hôtelier

 

Beaucoup de nos contrés ont misé sur le tourisme. Ce secteur a représenté des entrées en devise certes utiles mais l’impact environnemental, sociétal et culturel fut un désastre. C’est une activité très dépendante de facteurs exogènes que nous n’avons pas la capacité de contrôler. Nous ne pourrons pas bâtir une économie solide en poussant la contribution du tourisme dans le PIB d’un pays à plus de 2 à 5%. Cependant, depuis plus de trente ans les pays africains se sont empressés dans une course aux infrastructures hôtelières. C’est un actif qu’il faudra exploiter à des fins nouvelles, types Education, Santé, Culture ou autres.

 

 » L’estime de soi : un élément indispensable pour prendre part activement au nouvel ordre mondiale en devenir « 

 

Cette liste pourrait être encore étendue. Le plus important, à mon sens, serait de nous faire confiance les uns aux autre. Surtout, à nos stratèges et leur accorder crédit et écoute, afin d’en finir avec la résignation. La crise vécue cette année nous a montré à quel point on pouvait être civilisé et respectueux des recommandations de l’Etat même au détriment de nos convictions théologiques les plus viscérales. Ce civisme exemplaire pourrait nous permettre de construire un nouveau modèle de citoyen : engagé, prêt à faire des concessions pour l’intérêt général et en total confiance avec son Etat.  Il est temps de développer une respectable estime de soi. Un élément indispensable pour prendre part activement au nouvel ordre mondiale en devenir. Beaucoup de défis nous attendent et on n’est pas à l’abri d’une nouvelle crise. Agissons pour construire un meilleur avenir meilleur !

 

*Professeur de formation, Kaïs Mabrouk, Tunisien, est directeur du développement des relations internationales du groupe Université Centrale.