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L'aéroport de Dakar quelques heures avant la suspension de toutes les liaisons aériennes.ANA
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Coronavirus L’Afrique à l’heure des comptes

Tardivement infectée, l’Afrique n’a pu être épargnée par la propagation du coronavirus, même si certains États, aguerris depuis le précédent d’Ebola, ont anticipé et très tôt mis en place des mesures de prévention. Alors que le cap des milliers de cas a été dépassé, comme pour le reste de l’économie mondiale, le continent se prépare à traverser une crise économique, et sociale, majeure. Si des actions sont menées pour limiter les frais, au-delà de révéler les lacunes des systèmes de santé, cette crise sanitaire révèle les failles des pays. Notamment chez ceux qui apparaissaient comme les plus « forts ». Tandis que, une nouvelle fois, secteur privé et société civile, viennent à la rescousse des pouvoirs publics et fournissement des moyens financiers, techniques, voire innovants, pour endiguer la crise. Analyse.

 

Par Dounia Ben Mohamed, à Kigali

 

 

Liaisons aériennes suspendues, annulation de conférences, manifestations culturelles et RDV sportifs, entreprises à l’arrêt, chaînes d’approvisionnement rompues, baisse des exportations, des stars de la musique ou du ballon rond infectées, de même que des responsables publics tandis que les populations sont soumises à des mesures de confinement plus ou moins strictes…L’Afrique a, à son tour, après le reste du monde et à partir de foyers épidémiques secondaires, en Union européenne notamment, été touchée par l’épidémie du coronavirus. Au-delà de la crise sanitaire, alors que le milliers de cas a été dépassé_ 3.924 cas, en date du 28 mars, selon le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (CDC africain)_, et du manque certain de moyens des systèmes de santé pour faire face à la pandémie, l’impact économique, et par conséquent social est au cœur de toutes les inquiétudes.

 

Anticipation

 

Et pourtant, certains pays ont très tôt, bien avant l’Europe et sans attendre les premiers cas, pris des premières mesures pour éviter la propagation du virus. Si l’Égypte, première touchée, réagit tardivement et avec négligence, la Tunisie, en pleine reprise de son activité touristique, interrompt ses relations avec l’Italie, et impose contrôle et confinement à tous ses visiteurs, et finira par adopter des mesures de niveau 4 par anticipation. De même le Rwanda, après avoir installé des caméras thermiques à l’aéroport international de Kigali pour détecter les cas de Covid-19 parmi les passagers, dépêcher sur place une équipe de médecins et mis en place une cellule de diagnostic et confinement, adopte un arsenal de mesures parmi les plus strictes du continent, allant de l’installation de lave-mains dans la capitale, à la fermeture des frontières, en passant par le confinement total. L’Ouganda interdira les voyages dans les pays les plus touchés et tout type de rassemblement, y compris religieux. Tandis que le président ghanéen Nana Akufo-Addo annonce un plan de 100 millions de dollars pour aider le pays à faire face à la pandémie, après avoir interdit à tous les membres de son gouvernement de voyager à l’étranger, tout en mettant en place une unité de soins intensifs (USI) spécialisée pour les cas critiques de COVID-19, dans le centre médical moderne de l’Université du Ghana. De même, le Nigéria, met en place une cellule de crise au sein de la présidence et s’attaque à tous les fronts, à la fois sanitaire et économique. Les autres pays suivront, adoptant des mesures plus ou moins strictes, entre confinement partiel, État d’urgence, et fermeture des frontières. Même si dans un certain nombre de pays comme le Mali ou la Libye en guerre, le confinement paraît difficile. Plus largement dans un continent où plus de 80% des ménages vivent de l’informel, et où le repas du soir dépend des deniers obtenus dans la journée, les mesures de restrictions afficheront très vite leurs limites. D’où les efforts pour éviter une épidémie face à laquelle peu d’États, en dehors de la Tunisie, l’Afrique du Sud, le Kenya ou encore le Sénégal qui bénéficient d’infrastructures de santé suffisantes, pourront faire face.

 

Prévention

 

Une anticipation qui doit notamment au précédent d’Ebola, qui aura largement marqué le continent, y compris sur le plan économique. Ainsi, dès le développement de l’épidémie en Chine et observant son évolution en Europe, l’Afrique, du moins certains pays, remettent en place le même protocole appliqué pendant Ebola afin de détecter rapidement les premiers cas, les isoler et éviter tout contact avec la population. Ainsi en Guinée, bien avant le premier cas signalé, l’aéroport de Conakry adopte les mesures de préventions appliquées pendant Ebola : port de masques et gels hydroalcooliques pour tout le personnel, contrôle de température et interrogatoire pour les passagers, détection et isolement des cas suspects. Une anticipation rendue possible car depuis Ebola, les pays sont mieux équipés, en moyens techniques et humains, avec désormais une quarantaine de laboratoires en mesure de tester rapidement les cas d’infection. Ce qui a permis de détecter assez rapidement les premiers cas arrivés sur le sol africain. Une anticipation qui traduit également une prise de conscience depuis Ebola : mieux outillée, l’Afrique, dans sa grande majorité, n’est pas encore mesure de faire face à une crise sanitaire.

 

Réaction

 

De même le souvenir d’Ebola, et les premiers impacts de la crise du coronavirus qui a déjà commencé à produire ses effets sur les économies mondiales, poussent les États à adopter, très vite, des mesures pour limiter les frais sur des économies déjà fragiles. Ainsi, le président kenyan menace de sanctions les sociétés et supermarchés qui haussent les prix des gels hydroalcooliques, masques et denrées de premières nécessités ; le Nigéria interdit les importations de gels hydroalcooliques pour favoriser les fabricants locaux ; tandis que le Gabon s’est lancé dans la fabrication de ses propres gels.

 

Au Rwanda, alors que l’économie ralentit_ le secteur du tourisme est le plus touché alors qu’une vingtaine d’ évènements prévus en mars et avril sont reportés, selon le Bureau des congrès rwandais, avec des retombées estimées à environ 7 millions d’euros_ la Banque centrale rwandaise assouplit les modalités de remboursement des prêts bancaires pour les entreprises et les particuliers affectés par le coronavirus ; 50 millions d’euros environ sont également débloqués pour les banques commerciales, qui auraient besoin de liquidités supplémentaires ; les frais sur les transactions digitales sont levés ; un arrêté ministériel plafonne les prix des produits de premières nécessités.

De même, au Kenya, la Banque centrale décaisse 65,9 millions de dollars en faveur du gouvernement pour limiter la propagation du virus dans le pays, tandis que le gouvernement dégage une enveloppe de 9,3 millions dollars pour renforcer l’effectif du personnel de santé du pays.

Enfin, en Tunisie, le gouvernement promet 800 millions d’euros aux entreprises et particuliers ; au Sénégal, un fonds de solidarité est mis en place pour soutenir l’économie ; en Côte d’Ivoire, les autorités mobilisent 158 millions de dollars ; … Des fonds mobilisés notamment grâce à la solidarité qui s’organise, au niveau international comme local.

 

La solidarité s’organise

 

Conscient que la lutte contre la pandémie doit etre globale, le G20, réunit lors d’un sommet virtuel, s’engage à injecter plus de 5000 milliards de dollars dans l’économie mondiale pour lutter contre “les répercussions sociales, économiques et financières” du COVID-19, la France promet un « vrai paquet financier » pour aider les pays les plus vulnérables ; l’ONU débloque 15 millions de dollars USD pour aider les pays vulnérables à lutter contre la propagation du coronavirus et lance un appel de fonds de 2 milliards de dollars pour lutter contre le Covid-19 dans le monde ; de même l’Union Européenne promet de contribuer à la lutte à hauteur de 272,5 millions d’euros, dont 114 millions d’euros par l’intermédiaire de l’OMS.

 

S’agissant du continent, alors que le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, appelle la communauté internationale à soutenir les économies africaines en allégeant leur dette et en préparant un plan d’aide financière d’urgence de 150 milliards de dollars, des premiers fonds sont mobilisés par les partenaires institutionnels du continent. La Banque arabe pour le développement économique en Afrique alloue une enveloppe de 100 millions de dollars pour aider l’Afrique subsaharienne face à la crise sanitaire ; la Banque Mondiale et le FMI annoncent deux plans de sauvetage pour l’Afrique accompagnés de la suspension «avec effet immédiat», du remboursement des dettes des pays en développement.

 

Sur le plan continental également, les initiatives se multiplient. A commencer par la Banque africaine de développement (BAD) qui lance un engagement social record de 3 milliards de dollars «Fight COVID-19». Un montant exceptionnel de 3 milliards de dollars levé sur trois ans pour aider à atténuer l’impact économique et social de la pandémie de Covid-19 sur les moyens de subsistance et les économies africaines. «Ce sont des moments critiques pour l’Afrique car elle relève les défis résultant du Coronavirus. La Banque africaine de développement prend des mesures audacieuses pour soutenir les pays africains. Cette émission d’obligations Covid-19 de 3 milliards de dollars est la première partie de notre réponse globale qui sera bientôt annoncée. Il s’agit en effet de la plus importante transaction d’obligations sociales à ce jour sur les marchés de capitaux. Nous sommes ici pour l’Afrique et nous apporterons un soutien rapide et significatif aux pays », a déclaré le Dr Akinwumi Adesina, président du Groupe de la Banque africaine de développement.

 

La facture sera salée

 

Des initiatives salutaires mais qui n’épargneront pas à l’Afrique de lourdes pertes économiques alors que l’économie mondiale est plongée dans la paralysie. Selon la Secrétaire exécutive de la CEA, Vera Songwe, « l’Afrique peut perdre la moitié de son PIB avec sa croissance passant de 3,2% à environ 2% pour un certain nombre de raisons, notamment la perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales ». De fait, avec le principal partenaire commercial de l’Afrique, la Chine, suivie de l’Union européenne et des États-Unis, le commerce africain est inévitablement affecté. La CEA estime que le COVID-19 peut entraîner une baisse des recettes d’exportation de l’Afrique de 101 milliards de dollars USD en 2020. Premiers concernés, les pays pétroliers, qui risque de perdre jusqu’à 65 milliards de dollars de revenus alors que les prix du pétrole brut continuent de chuter. Déjà, l’Afrique du Sud, le Nigéria, l’Algérie, l’Égypte et l’Angola, autrement dit les « économies les plus fortes du continent » affichent les premier signes d’une crise économique majeure. Poussant le Nigéria à revoir ses prévisions budgétaires à la baisse; tandis qu’une nouvelle récession menace l’Angola; l’Afrique du Sud, déjà fragile, touchée dans deux de ses principales sources de devises, les mines et le tourisme, s’enlise et l’Algérie est sous pression avec la chute de ses recettes d’exportations qui représentent 60% du budget de l’État.

 

Même les économies les plus diversifiées, telles que le Kenya qui a réduit de moitié ses prévisions de croissance, sont menacées. D’autant plus si la crise dure. Avec pour risque d’assister à une diminution du PIB par habitant, un endettement insoutenable rendra l’exécution des budgets impossible, le paiement des traitements des fonctionnaires sera fortement réduit et les services publics seront durement touchés, aux premiers rangs desquels, l’éducation et la santé. « La transmission de COVID-19 en Afrique pourrait s’accélérer étant donné les systèmes de santé publique relativement pauvres du continent, analyse S&P Global Ratings dans un rapport intitulé COVID-19 “ Exacerbates Africa’s Social And Macroeconomic Vulnerabilities“. L’impact économique immédiat proviendra principalement de la baisse des exportations de produits de base, des envois de fonds, du tourisme et d’un accès plus restreint aux marchés mondiaux des capitaux ou aux investisseurs de portefeuille. L’incertitude concernant la durée et la gravité de la pandémie de COVID-19 maintiendra les risques élevés. » Au cœur de leurs inquiétudes, les secteurs bancaires « La détérioration prononcée des conditions de financement pourrait nuire aux pays africains avec un déficit courant élevé et une dépendance à l’égard des flux de capitaux extérieurs pour le financement ».

Autres secteurs directement menacés, le transport aérien, qui a déjà évalué ses pertes (4,4 milliards $ US en recettes au 11 mars 2020 selon l’IATA); le tourisme et l’évènementiel; l’export; etc. 

 

Le privé à la rescousse

 

Et une fois encore, c’est le secteur privé, ainsi que la société civile, qui, aux quatre coins du continent, viennent palier aux failles des États. Si le généreux milliardaire chinois Jack Ma ouvre sa caverne d’Alibaba et distribue 5,4 millions de masques médicaux et 1,08 million de tests de dépistage du Covid-19 en Afrique, les acteurs économiques du continent eux aussi mettent la main à la poche. A l’instar de l’homme d’affaire algérien Isaad Rebrab qui s’est engagé à acquérir un nombre important d’appareils de réanimation au profit des hôpitaux algériens. Au Kenya, les acteurs économiques, et notamment les banques, apportent leur contribution en limitant les frais des transactions en ligne.

United Bank For Africa (UBA) apporte également sa contribution à travers un don de 14 millions de dollars à destination du Nigéria et de 19 autres pays africains, en leur fournissant du matériel de secours, des équipements de soins essentiels et une assistance financière aux gouvernements. Le groupe Sonatel-Orange décaisse 420 millions. Gabon Télécom offre des produits d’hygiène aux personnes vulnérables. MTN-Bénin accompagne le gouvernement à travers des dons en nature aux autorités sanitaires de même que Moov Bénin qui met à la disposition de la population, gratuitement, l’accès aux messages de sensibilisation produits, dans toutes les langues locales, sur les mesures préventives contre le Coronavirus. Et les initiatives se multiplient à mesure que l’épidémie avance.

 

E-Commerce, E-learning, E-santé… Le confinement stimule le développement des services numériques

 

Créant par la même occasion de nouvelles opportunités. Alors qu’en Tunisie, l’e-commerce peinait à se développer, faute d’être entré dans les mœurs, avec la progression de l’épidémie et le confinement, les demandes de livraisons sur les sites locaux explosent. Au Kenya, c’est une autre pratique qui est encouragée par les mesures de restriction, le télétravail. Encouragé par les autorités qui ont autorisé le déploiement de Google Loon Services pour assurer une couverture de données 4G universelle dans le pays. Une plus grande connectivité qui va également favoriser le développement de l’e-learning alors que les plus grandes universités du pays dispensent ce type de service. De quoi permettre, par la même occasion, au pays de conserver sa place de hub numérique régional. Plus largement, aux quatre coins du continent, les services numériques sont favorisés par la crise.

 

Un continent jeune et inventif

 

Et participent à la libération de la créativité made in Africa. En effet, dès le début de l’épidémie, les jeunes du continent n’ont pas ménagé leurs efforts pour proposer des solutions aux failles de leurs pays, notamment en matière de santé. Ainsi, au Burkina, au Rwanda ou encore à Djibouti, des start-ups créent des applications pour diagnostiquer les cas de coronavirus et assurer un suivi. Leur contribution ne s’arrête pas là. En Algérie, des étudiants en médecine fabriquent des gels hydroalcooliques offerts aux hôpitaux ; en Tunisie des ouvrières confinées font de même avec des masques ; tandis que partout sur le continent des entreprises, à défaut de pouvoir fournir des dons financiers et matériels, offrent leur service aux pouvoirs publics, entrepreneurs et particuliers.  Incontestablement, le salut de l’Afrique, pour cette crise comme pour les autres à venir, réside dans cette jeunesse et ces entreprises. A condition de ne pas les oublier dans cette guerre mondiale contre le Covid 19. Dans un continent essentiellement porté par un tissus de PME, voire de TPE, limiter les impacts économiques et sociaux de la crise c’est soutenir les entrepreneurs. Or, à ce jour, peu nombreuses sont les initiatives qui les concernent…

 

 

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