. Henri-Bernard Solignac Lecomte
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« 266 millions d’Africains » appelées aux urnes en 2015, selon Henri-Bernard Solignac Lecomte

Jamais autant d’Africains n’ont été appelés aux urnes en aussi peu de temps. 2015 et 2016 seront des années charnières pour le continent. Henri-Bernard Solignac Lecomte, Directeur de l’unité Afrique, Europe & Moyen-Orient de l’OCDE, détaille pour ANA les enjeux économiques de ces élections.

ANA : Quelle est l’importance des prochaines élections africaines pour l’économie du continent ?

Henri-Bernard Solignac Lecomte : Dans les années 70, seuls 2,5 millions d’Africains subsahariens, environ, vivaient dans ce que l’on peut appeler une démocratie. En 2013, ils sont 400 millions et cette année 266 millions d’entre eux sont appelés aux urnes ; c’est un record historique pour le continent. Les enjeux économiques sont très forts, car parmi les pays qui vont organiser des élections, plusieurs appartiennent aux 15 économies les plus importantes et aux 15 pays les plus peuplés. La participation politique des Africains est de plus en plus importante. On le voit à notre niveau par l’intérêt porté à des sujets qui jusqu’ici préoccupaient peu, comme la fiscalité avec la mobilisation de l’association Tax justice network Africa.

A quoi les grands opérateurs économiques d’Afrique seront-ils le plus attentifs ?

Pour les investisseurs, qu’ils soient locaux ou internationaux, leur principale préoccupation est la stabilité politique du pays. Il n’y a pas de clivage idéologique entre les différents candidats qui permette de penser qu’un candidat est meilleur qu’un autre. Il n’y a plus aujourd’hui de candidat socialisant qui pourrait limiter sensiblement leurs investissements ou l’action des entreprises. Ce qui préoccupe le plus un investisseur,c’est la stabilité, c’est sa capacité à pouvoir récupérer ses billes.

Quelles devaient être les conséquences économiques de ces élections ?

L’impact de ces élections sur les économies de la région dépendra de leur bon déroulement. Les conséquences économiques à court, moyen et long terme des élections au Nigeria, parce qu’elles se sont bien déroulées, sont très importantes. Pendant la période électorale, les investisseurs étaient sur leurs gardes. On assistait à une spirale de défiance. Si elles avaient donné lieu à un nouvel accès de violence, la capacité du gouvernement à gérer les difficultés du pays -baisse des cours du pétrole, Boko Haram- le manque d’infrastructures aurait été réduite. Le fait que les élections se soient déroulées dans le calme ne résout pas ces problèmes, mais les conditions politiques pour le faire sont remplies. C’est aussi un signal de confiance fort pour les investisseurs locaux et internationaux.

Là où cela peut moins bien se passer, c’est, par exemple, quand des gouvernants veulent modifier la Constitution pour pouvoir briguer un nouveau mandat. En cas de contestation, des heurts peuvent se produire avec l’opposition qui génèrent de l’instabilité ; un signal négatif envoyé aux investisseurs.

Comme au Nigeria, des élections ont déjà eu lieu dans certains pays africains, début 2015. Quels signaux ont-elles délivré au monde économique ?

Chaque pays est différent, mais la Zambie, comme le Ghana et le Sénégal ont montré que leurs institutions fonctionnent au-delà de la personnalité des responsables politiques en place. Avec la mort soudaine de son président, John Atta-Mills, le Ghana a fait la preuve de la stabilité de ses institutions, mais pour autant, son système politique n’est pas propice aux investissements. Le cycle électoral de 4 ans est trop court. Les tendances inflationnistes qui tirent à la baisse le crédit sont liées à la politique budgétaire [laxiste et électoraliste, ndlr] du gouvernement ghanéen. La fréquence élevée des échéances électorales a tendance à exacerber les problèmes macro-économiques.

Quels seront les défis économiques que devront relever les nouveaux dirigeants de l’Afrique ?

Après les élections, la capacité des gouvernements élus à répondre aux attentes de leur population en termes de services publiques sera cruciale. On va assister en Afrique à un boom démographique à la fois dans les villes et dans les campagnes sans pareil aujourd’hui dans le monde. L’Afrique devrait compter plus de 2 milliards de personnes en 2050, soit un doublement de sa population en 35 ans. La Chine nous a montré que c’était un vrai marché. Le développement de chaînes de grande distribution comme la sud-africaine Massmartle le prouve. Parallèlement, on ne sait pas quels secteurs économiques développer pour répondre à cette croissance démographique, d’autant que les progrès de l’industrie en Afrique sont faibles.

 


Par Julie Chaudier