• Interview Grégory Clemente « Proparco revient à son essence, le capital investissement »

Interview Grégory Clemente « Proparco revient à son essence, le capital investissement »

Un logo tout neuf, une feuille de route recentrée sur ses missions initiales, des outils mieux adaptés aux besoins de ses clients…  A l’occasion des quarante ans de Proparco, filiale de l’AFD, Grégory Clemente, directeur général, revient sur l’évolution d’un acteur majeur de l’accompagnement du secteur privé en Afrique.

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

40 ans c’est un âge médian rappelait Pierre Gattaz, le président du Medef, à l’occasion du quarantième anniversaire de Proparco. « L’âge de dresser un bilan de son action » avez-vous également déclaré. Justement, quel bilan et surtout comment vous êtes-vous adapté à une Afrique qui, elle aussi, a évolué en quarante ans, de même que ses besoins ?

En effet, comme je l’ai dit, 40 ans, c’est l’âge de dresser un bilan de son action, l’âge de regarder vers l’avenir, en se questionnant sur ce que l’on veut être et devenir. C’est ce que nous avons commencé à faire en choisissant un nouveau logo pour Proparco, et en nous dotant d’une nouvelle stratégie, ambitieuse, qui se recentre sur 5 objectifs d’impacts sur lesquels nous prenons des engagements forts d’ici 2020 : le nombre d’emplois directs et indirects créés et/ou soutenus ; le nombre de tonnes de CO2 évitées ; le nombre  de personnes qui auront accès à un bien ou service essentiel ; le nombre de projets innovants et le nombre d’entreprises accompagnées sur les sujets ESG. Nous nous engageons également sur 5 objectifs opérationnels : une priorité forte sur le climat, sur l’Afrique et les pays frontières, une augmentation de la mobilisation de financements aux côtés de ceux de Proparco, et enfin, une croissance forte de la part des instruments de haut de bilan dans nos interventions. Pour atteindre ces objectifs, nous devons prendre un tournant majeur : celui de l’innovation. Les Start up et les entreprises du numérique bousculent nos sociétés en inventant de nouvelles solutions adaptées aux problématiques de changement climatique, d’inclusion financière ou encore d’accès à des biens et services essentiels. Dans ce contexte, l’innovation portée par les acteurs privés est plus que jamais une opportunité pour le développement. Il faut nous appuyer sur notre réseau pour capter les innovations localement et les faire circuler en mettant en relation les acteurs Sud-Sud et Sud-Nord.

Rémi Rioux, directeur général de l’AFD qualifie Proparco de « la plus africaine » des institutions financières de développement. En quoi vous démarquez-vous des bailleurs de fonds traditionnels et êtes-vous un outil adapté pour accompagner les entreprises du continent ?

C’est effectivement une question que nous nous sommes posés l’an dernier lorsque nous avons décidé de revoir notre stratégie pour les trois prochaines années, jusqu’en 2020. Les bailleurs de fonds sont parfois critiqués pour être  plutôt dans une logique d’offre. Ce que nous avons voulu faire l’an dernier, au cours de cet exercice stratégique, c’est d’être avant tout à l’écoute de nos clients.  Un exercice qui n’est pas forcément simple pour un bailleur de fond traditionnel, mais qui l’est sans doute davantage pour un acteur comme Proparco, orienté vers les acteurs privés. Nous nous sommes donc rapprochés de nos clients pour mieux comprendre leurs besoins, voir comment ils avaient évolué et  comment nous pouvions y répondre. Je voudrai en profiter pour faire un rapide rappel historique. A partir des années 90 Proparco se met à développer son activité de prêt. C’est alors un vrai succès, qui permet à Proparco de croître et de répondre, à ce moment-là, aux besoins de ses clients. L’enjeu est alors d’apporter des financements long terme pour des projets d’infrastructures et de permettre le développement de l’activité de PME et autres acteurs privés. Notamment en Afrique mais pas uniquement. En 2017, lorsque nous avons souhaité définir notre nouvelle stratégie, nous nous sommes posés la question suivante : sommes-nous, aujourd’hui, toujours aussi pertinents dans ce type d’accompagnement basé quasi exclusivement sur une activité de prêt, ou en tout cas dans ce niveau de proportion car jusqu’à il y a deux ans, l’activité de prêt représentait 90% des financements de Proparco. La réponse est la suivante : de plus en plus de pays dans lesquels Proparco intervient depuis des décennies se sont développés et c’est une très  bonne nouvelle. Ces pays se sont développés parce que les systèmes bancaires ont contribué au développement des économies. C’est-à-dire qu’ils peuvent désormais apporter des ressources de long terme, en monnaie locale, y compris pour financer des projets d’infrastructures sur vingt ans. Proparco  n’a pas vocation à concurrencer ces banques et a toujours respecté un principe de subsidiarité.

Nous avons donc décidé de nous réorienter et de développer, ou re-développer ce qui était d’ailleurs à l’origine de Proparco, c’est à dire les prises de participations et revenir ainsi à notre essence, le capital investissement, le capital développement. Nous prévoyons en effet de développer notre activité de prises de participation ces prochaines années,  en direct ou via des fonds d’investissement, pour répondre aux  besoins de renforcement en fonds propres des entreprises. Nous avons commencé dès 2016, nous accélérons cette tendance en 2017, et en 2020 nous visons 500 millions d’euros investis en equity pour renforcer et soutenir la croissance des entreprises dans les pays en développement ou émergents. Ces dernières années nous étions plutôt autour de 100 millions d’euros.

Le deuxième élément, c’est d’accompagner  plus en amont nos clients en leur apportant davantage d’assistance technique, c’est-à-dire en les appuyant sur les sujets environnementaux, sociaux et  de gouvernance. Trois thèmes au cœur de notre mandat. Cela nous permet par la même occasion de promouvoir les meilleurs standards E&S. Nous avons des objectifs en termes d’impacts qui sont très ambitieux : nous nous sommes engagés à accompagner 180 entreprises d’ici 2020 pour améliorer leurs performances environnementales et sociales. Pour cela nous allons nous appuyer sur l’AFD et mobiliser des ressources avec nos partenaires européens, auprès de l’Union Européenne notamment, qui nous permettront de mener à bien cette stratégie.

S’agissant de l’Afrique plus particulièrement, où la France est en recul sur le plan économique, et pas toujours bien vue, vos « concurrents » chinois ou même marocains apportent des offres intégrées. Dans quelle mesure, avec l’AFD et éventuellement le Medef, vous évoluez dans le même sens et participez à renforcer la présence économique française ?  

Tout d’abord je souhaiterais rappeler que l’AFD et Proparco ont des positionnements différents. L’AFD finance principalement le public, donc les gouvernements, ministères, collectivités et de grandes entreprises publiques. Quand elle finance ces acteurs, dans la plupart des cas cela donne lieu à des appels d’offre internationaux. L’aide étant déliée, les marchés ne sont donc limités aux  entreprises françaises. C’est la compétitivité ou non des entreprises françaises qui permet de remporter un marché. La question qui se pose est : comment s’assure-t-on que l’offre française sera compétitive. D’abord en finançant des secteurs, pays par pays, pour lesquels nous pensons que l’offre française peut s’exprimer tout en répondant à la demande des pays. Nos homologues européens et asiatiques l’ont bien compris. Ils exercent tous un travail que l’on pourrait qualifier de lobbying mais en réalité il s’agit de bien plus que cela, ils apportent une expertise technique aux entreprises qui leur permettra ensuite, lorsqu’il y aura des appels d’offre, d’être compétitifs. Le travail de l’AFD, de ce point de vue, est tout d’abord de répondre à la demande des pays mais aussi de réussir à se positionner le plus en amont possible dans le dialogue sectoriel et de partager ces informations avec les entreprises françaises. L’AFD et Proparco d’ailleurs, ont des échanges à trois niveaux : entre les directions générales de nos structures et des grandes entreprises françaises, au niveau des équipes techniques, et enfin, et c’est à mon sens sans doute le plus important, un dialogue sur le terrain pays par pays. C’est un pas que nous avons franchi ces dix dernières années. Aujourd’hui les équipes d’entreprises françaises à l’international connaissent celles de l’AFD et de Proparco. Grâce à ce dialogue, nous maximisons les chances pour les entreprises françaises d’être pertinentes sur des marchés financés par l’AFD.

D’autres ont des approches plus directes. Je pense notamment à la Banque européenne d’investissement qui n’accorde ses financements qu’à la condition qu’un minimum de sous-traitant européens opèrent sur le projet…

La comparaison se fait davantage avec des acteurs bilatéraux. Nous n’avons pas les mêmes règles du jeu qu’un supranational. Nous ne pourrions pas suivre la même approche, car cela entraînerait une reliaison de l’aide internationale qui n’est aujourd’hui pas d’actualité. Il y a plus de vingt ans, des décisions ont été prises pour sortir de ce système qui était alors vu et vécu par les entreprises françaises comme avantageux mais ce n’est plus le cas, tout simplement parce que leur marché serait alors plus restreint. Si demain, vous proposez à certains pays, notamment émergents, de revenir sur un schéma de ce type, ils ne voudraient même pas en entendre parler. On connaît les travers du système de l’aide liée, on ne va pas refaire le débat. Les entreprises françaises, qui sont aujourd’hui très mondialisées, ont intérêt à avoir le marché le plus large possible pour maximiser leurs chances et leurs capacités d’intervention. S’agissant de Proparco, nous sommes encore dans un autre système : nous ne finançons pas des projets qui font l’objet d’un appel d’offres, mais des entreprises implantées à l’étranger. Parmi lesquelles des entreprises locales mais également françaises. Par exemple nous avons soutenu des filiales de la Société générale. Il faut que ces entreprises soient immatriculées dans le pays en question pour devenir un client potentiel de Proparco. Ensuite, nous étudions le projet, le business plan et si nous croyons à sa viabilité et à sa contribution en termes de création d’emplois et de développement durable, nous pouvons envisager de les financer.

Avez-vous la souplesse suffisante pour adapter vos produits aux besoins ? Qui ne sont pas les mêmes pour une filiale d’un grand groupe comme la Société Générale que pour une PME. Lesquelles représentent toujours les trois quart des secteurs privés africains…

Proparco propose aujourd’hui une palette très large d’instruments financiers, que ce soit des prêts, des garanties ou des prises de participation. Nous intervenons également sur un éventail très large de montants financiers : d’un à 200 millions d’euros. Nous avons su nous adapter à l’évolution des contextes et des besoins pour développer cette palette d’offres. Est-ce que pour autant nous sommes en mesure aujourd’hui de répondre à tous les besoins ?  En direct non, mais en trouvant les relais nécessaires, avec les acteurs sur le terrain, on s’en approche. Je pense que là où nous avons encore des progrès à faire ou des instruments à développer, c’est pour le financement des toutes petites entreprises type start-up. Nous savons faire du capital investissement, du capital développement pour des entreprises qui ont atteint une certaine maturité.  Mais nous n’avons pas un modèle économique qui nous permet de faire de façon très large du capital risque. Prendre un ticket dans une start up, mettre un million d’euro au capital d’une start up comme Kingo, qui propose un accès à l’électricité pour les populations rurales du Guatemala non raccordées, via un kit de panneaux solaires, nous l’avons fait et nous en sommes ravis mais cela n’excède pas plus de  quatre ou cinq opérations similaires par an. Nous n’avons pas encore le business model pour faire cela à grande échelle. Nous sommes en train de réfléchir à la façon dont nous pourrions structurer ce modèle. Autre point d’amélioration que nous avons identifié : la problématique du risque de change. Les bailleurs comme Proparco octroient leurs prêts en euros ou en dollars selon les besoins. Or dans beaucoup de pays, les TPE ou PME perçoivent leurs revenus  en monnaie locale, et ont donc des besoins en monnaie locale. Nous devons donc développer ces outils et nous sommes d’ailleurs  en train de travailler avec la Commission européenne pour trouver des facilités en vue de couvrir le risque de change. Nous n’y sommes pas encore mais c’est un chantier en cours.

Pour rester dans vos objectifs futurs, quelles vont être les priorités de Proparco pour les années à venir ?

Dans nos travaux de réflexion stratégique nous avons souhaité développer les secteurs sociaux pour couvrir les besoins immenses qui existent en termes d’accès à l’éducation ou à la santé… A ce niveau, nous pouvons compter sur l’articulation intéressante qui existe entre Proparco et sa maison mère, l’AFD, qui accompagne le secteur public. Nous allons restructurer nos équipes sur ces secteurs et dégager du temps, des moyens et des ressources pour travailler sur l’accès à des biens essentiels notamment l’accès à l’eau ou la gestion des déchets…

Finalement, vous vous réorientez vers des besoins plus primaires. Les bailleurs de fonds ont peut-être pêché, par afro-optimisme, en délaissant ces questions pour des projets plus ambitieux et se rendent compte aujourd’hui que les besoins étaient davantage à ce niveau ?

Je ne le crois pas car je ne pense pas que l’on puisse opposer les deux. Il est vrai qu’il existe toujours  des besoins primaires non satisfaits dans le monde. C’est vrai en Afrique. C’est vrai en Inde, où est concentrée la population la plus pauvre. 1,2 milliards de personnes n’ont toujours pas accès à l’électricité. C’est une réalité. Pour autant  faut-il ne pas leur donner accès au smartphone ou à l’électricité via des systèmes d’énergie offgrid tant que l’ensemble des besoins primaires ne sont pas couverts ? Je pense que non. Si nous avions attendu en Asie d’installer le téléphone filaire avant le portable nous aurions gaspillé des milliards. Il y a des sauts technologiques qui se font et qu’il faut encourager en Afrique comme au nord. Mais, vous avez raison, il ne faut pas pour autant délaisser les besoins primaires. Il serait assez incongru que la population africaine soit dotée des meilleurs smartphones mais sans accès aux services essentiels tels que l’eau, l’électricité, les services de santé, l’éducation, etc. Il faut travailler sur les deux fronts mais sans décourager l’initiative privée, et tout particulièrement dans le domaine du digital. C’est justement dans ce sens que nous avons orienté notre stratégie et nos priorités.


Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

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