• « L’Afrique peut nourrir la planète à condition de mettre en place les mesures structurelles indispensables »

« L’Afrique peut nourrir la planète à condition de mettre en place les mesures structurelles indispensables »

Interview de Charlotte Libog, fondatice de la plateforme « Afrique Grenier du Monde »

 Propos recueillis par DBM.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, deux mots sur votre parcours qui est assez singulier…

En effet, je suis titulaire d’un 3eme cycle en e-business, diplômée d’une école de commerce à Paris. J’ai, comme vous l’avez indiqué, commencé à travailler chez Microsoft comme assistante chef de projet puis comme chef de projet junior, pour la commercialisation de solutions à destination de PME. Et, au bout de deux ans, je suis partie pour me lancer en tant qu’entrepreneur. Mais mon aventure dans l’agriculture commence bien chez Microsoft, à la faveur d’un collègue camerounais qui possédait des plantations dans le pays. Je me suis lancée quelques années plus tard à travers l’achat de terres agricoles dans le centre du Cameroun. Une expérience désastreuse puisque je vais me faire spolier, faute d’accompagnement. L’acquisition du foncier au Cameroun restant un parcours du combattant.

C’est de cette expérience que va naître AGM, « Afrique Grenier du Monde » ?

Tout à fait. AGM a vocation à promouvoir l’Agrobusiness en Afrique. Quand on se penche sur le secteur, très vite on se rend compte qu’il y a un très fort besoin d’information et de sensibilisation à combler. Notamment auprès du secteur privé, aujourd’hui incontournable pour relever ce challenge de la relance du secteur agricole et agroalimentaire dans nos pays. Mais également au niveau de nos décideurs politiques qui ont très souvent du mal à mettre en place les synergies collaboratives et nécessaires pour de réelles avancées du secteur et pour la promotion de l’investissement sur l’ensemble de la chaîne de valeur.

Précisément, comment expliquez-vous ce paradoxe : l’Afrique a le potentiel de nourrir la planète mais peine à atteindre l’autosuffisance alimentaire ?

On reste à ce stade car très souvent cette thématique est méconnue de la plupart des acteurs, d’où l’importance de l’information et de la sensibilisation. Aujourd’hui, quand on dit agriculture, ce n’est pas seulement la production, qui reste un maillon de base, mais il s’agit d’impulser une dynamique en faveur de l’investissement sur l’ensemble de la chaîne agricole. Aujourd’hui, quand on dit agriculture, il faut non seulement penser production, commercialisation et transformation des produits, donc agrobusiness ; mais il faut également penser formation des différents acteurs, équipement de ces derniers avec des mécanismes de financement, de protection également avec l’assurance agricole etc. Et c’est toute cette synergie qu’il faut construire. Ce qui passe par une combinaison des efforts des uns et des autres. C’est la raison pour laquelle la plateforme AGM travaille avec les partenaires privés et institutionnels, tels que les patronats et chambres de commerce des différents pays dans lesquels on déploie notre action, mais également les acteurs publics du secteur pour les amener à résoudre une équation qui reste capitale pour relever le challenge : l’adoption de réelles mesures favorables à l’émergence d’une agriculture africaine. 

Concrètement, qu’est-ce que vous préconisez ?

L’Agrobusiness, en Afrique comme dans le monde, reste capital, puisque ce secteur a pour fonction de nourrir les hommes. En Afrique, on a, compte tenu de la politique de libéralisation, désavantagé les producteurs locaux, les petits producteurs, mais également découragé l’investissement sur l’ensemble de la chaine de valeur. Quand on retrouve sur les marchés africains des produits locaux concurrencés par divers produits importés qui inondent les étales, comment alors encourager l’investissement ?  Une question à analyser et à régler par les différents décideurs. 

Cela demande une volonté politique. Or les derniers accords APE se sont traduits par des marchés africains encore plus ouverts, mais sans accès au marché européen ou à des conditions très limitées. Comment encourager les jeunes dans ce contexte à aller vers l’agriculture ?

Il n’y a en effet pas de cohérence entre la signature des APE et la volonté affichée de promouvoir l’Agrobusiness. Mais il ne faut pas s’arrêter à cela et prendre la mesure du contexte actuel. A savoir un contexte de crise mondiale où il va falloir trouver des solutions pour nourrir 9 milliards d’individus à l’horizon 2050. Or l’Afrique aujourd’hui présente des opportunités  énormes, non seulement pour assurer sa sécurité alimentaire, ce qui est loin d’être le cas encore, mais aussi pour répondre à un besoin mondial. D’où notre vision, « Afrique Grenier du Monde ». Avec plus de la moitié des réserves de terres arables disponibles, et le potentiel hydraulique et humain – du fait de la croissance démographique sans précédent… Ceci étant dit, tant qu’on ne prendra pas les mesures structurelles nécessaires pour accompagner le mouvement entrepreneurial qu’on observe aujourd’hui dans le secteur agricole, on avancera à pas de tortue. On a une belle classe d’agrobusinessmen qui émerge en Afrique, avec des exemples comme Dangote, Satchivi, Akha et beaucoup d’autres. Tout ceci témoigne d’une réelle dynamique qui ne date pas d’aujourd’hui mais tous vous diront qu’ils subissent une concurrence internationale face à laquelle ils ne sont pas armés. Si on veut donner une chance à cette nouvelle génération d’entrepreneurs de devenir des Bill Gates de l’agrobusiness, il va falloir leur permettre de réaliser ces challenges, à savoir revoir les accords internationaux mais également les politiques douanières qui peuvent être améliorées, la protection des marchés à envisager. Ça a été fait dans des pays comme le Sénégal avec la spéculation oignon : les importations sont interdites pendant la période de production, ce qui a permis aux producteurs locaux non seulement de gagner en productivité mais d’accroitre leurs revenus et d’aspirer à devenir de réels entrepreneurs agrobusiness.

Vous parlez d’un contexte plus favorable aujourd’hui. Grâce aux innovations notamment ? En matière de technologies mais aussi de financement…

Les choses ont en effet évolué et continuent d’évoluer très vite. Aujourd’hui, c’est une agriculture moderne, qui laisse présager une réelle révolution en la matière. On peut parler de la belle énergie suscitée par les NTIC. Aujourd’hui nous avons des drones qui permettent de gérer les exploitations à distance, on a des plateformes en ligne qui permettent de trouver des financements, d’autres qui offrent des espaces de commercialisation, les réseaux sociaux également participent à la transmission de l’information… Et beaucoup d’autres exemples à citer.


 

Auteur : DBM // Photo : © Charlotte Libog

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