• Hicham Lasri : « Le cinéma ? Pousser le citoyen arabe à sortir de sa torpeur »
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Hicham Lasri : « Le cinéma ? Pousser le citoyen arabe à sortir de sa torpeur »

Très productif en matière cinématographique Hicham lasri est un jeune réalisateur marocain qui est déterminé à briser les tabous qui minent les pays du Maghreb. Avec son dernier film « The sea is behind », il narre en images l’histoire d’un homme troubadour qui se déguise en femme dans une société patriarcale… Le film sort en salle, en France, le 28 septembre prochain.

Décrivez-nous vos ambitions, vos centres d’intérêt, votre parcours…

 

Après un cursus juridique, je me suis lancé dans l’écriture de scénarios ce qui me semblait le moyen le plus efficace pour réussir à convaincre des producteurs à produire mes courts-métrages. Pendant mes années de fac, je caressais toujours l’envie d’écrire des nouvelles, de créer une bande dessinée en m’inspirant du travail de Robert E. Howard et Jack Kirby. Le moment du passage à l’acte coïncide avec une période où j’ai subi une blessure au genou en jouant au foot, ce qui m’a immobilisé, un mois et j’ai « concrètement » commencé à écrire. J’ai aussi eu ma période critique de cinéma vers l’âge de 21 / 22 ans.  Il s’agit aussi d’une école importante où je publiais des papiers à la fois décalés et parfois très sévères sur les films des « vieux réalisateurs » marocains qui sont actuellement mes collègues… Certains cinéastes se rappellent encore des errements féroces de ma jeunesse dans les pages cinéma de la presse marocaine…  Ma rencontre avec Vincent Mellili fondateur de la première école de cinéma au Maroc a été décisive, ainsi que Nabil Ayouch qui m’a permis à la fois de faire mes armes et m’a soutenu pour tourner mes courts-métrages. L’année dernière j’ai publié Sainte Rita un Roman abrasif sur une histoire d’amour entre deux femmes – qui continue le prolongement logique de ce que raconte The Sea Is Behind – fin 2016 je publie ma première un roman graphique titré Vaudoo, j’ai fait à la fois l’histoire et les dessins. La constante de mon travail c’est de toujours pousser les limites d’acceptation de la démagogie et l’hypocrisie de la société arabe. La preuve, j’ai toujours été confronté à une censure pernicieuse, hypocrite et vindicative que cela soit, à propos de mes films ou de mes textes : ma pauvre éditrice marocaine a eu beaucoup de mal à trouver un imprimeur pour mon roman graphique car l’œuvre contient des « images choquantes ».

 

Quels types de films avez-vous l’habitude de réaliser ?

 

J’ai envie de dire que je fais partie d’une nouvelle génération de cinéastes marocains qui s’inscrit contre le système, mais malheureusement il n’y a pas de « nouvelle génération ». Au Maroc le cinéma est une « volonté royale », mais l’application de la « volonté royale » est confiée à des fonctionnaires dont le dernier des soucis est le cinéma marocain et son rayonnement. C’est un pays où on peut interdire un film sans l’avoir vu, comme « Much Loved » (NDLA :  Nabil Ayouch) et où un haut responsable appelle à faire de « l’art propre ». Il y a toujours les mêmes rentiers du système qui profitent de la manne financière, ce système est bien entendu corrompu et stérile, il y a la même inertie administrative qui grippe le Centre Cinématographique Marocain et en fait un mammouth aux schémas archaïques et au raisonnement dépassé. Les films marocains, malgré une production pléthorique, soit, 25 films par an, restent confinés dans le cadre des frontières du pays à cause de leur médiocrité et leur amateurisme. L’islamisme post-printemps arabe par son hypocrisie et son manque de vision ne fait que rendre le climat marocain encore plus vicié, comme le dit judicieusement Salman Rushdie : « c’est un gang d’ignares qui ne sait rien d’autre qu’interdire ».

C’est dans ce cadre que je cherche à faire mes films, en dehors du système, contre toute la vieille garde qui baisse son froc face à la dictature de la pensée unique. Il est quand même ironique de constater que mon film « The Sea Is Behind » sort en France alors qu’il n’aura jamais cet honneur dans les salles marocaines…

 

Quel est le sujet de « The sea is behind ?

 

C’est l’histoire de Tarik, un homme brisé que les autres prennent pour un homosexuel, dans une société patriarcale archaïque où, encore aujourd’hui, l’homosexualité est considérée comme une maladie. C’est un monde post-apocalyptique sans couleur, sans tendresse et sans répit pour les faibles, les éclopés et les animaux. Le monde arabe quoi !

« The Sea Is Behind » fait référence à un célèbre discours de Tarik Ibn Ziad pendant la conquête de l’Espagne au VIIe siècle, l’un des héros les plus illustres du monde arabe. « Oh gens ! où est l’échappatoire ? La mer est derrière vous et l’ennemi est devant vous, et vous n’avez, par Dieu, que la sincérité et la patience », c’est un discours qu’il a adressé à son armée après avoir brûlé les barques qui les ont ramenés pour envahir l’Espagne.

 

Quel est le ou les messages que vous souhaitez faire passer à travers cette nouvelle œuvre ?

Pour moi le cinéma est un vecteur de vérité et d’émotion, le message est celui d’un déterminisme qui pousse le citoyen arabe à sortir de sa torpeur, à s’exprimer à rompre avec les schémas du passé et la servilité. J’ai toujours vécu selon de précepte de Bakounine : « à toute vapeur, à travers la boue ; détruisez le plus possible… », ne résistera dans les institutions que ce qui est fondamentalement bon.

 

Vous évoquez des thèmes encore tabou dans les pays du Maghreb et arabo-musulmans. Comment faire passer vos messages sans risquer la censure ?

 

Dans mon film, il y a des moments encore plus violents et inacceptables dans le monde arabe : une prostituée qui refuse de coucher avec un client, car elle fait ramadan, ainsi qu’une scène de zoophilie… C’est toujours difficile de tendre un miroir neutre à une société pour qu’elle contemple sa laideur. Mais comme avec mes autres films, j’ai eu beaucoup de chance, car les sélections dans ACID CANNES pour mes deux premiers films « The End 2012 » et « C’est Eux Les Chiens 2013 », ainsi que mes sélections au Berlinale, « The Sea Is Behind » et « Starve Your Dog » m’ont protégé contre cette censure qui ne dit pas son nom au Maroc. Je fais le funambule avec des sujets dérangeants, un examen de l’histoire récente du Maroc, une volonté de ramener le cinéma au cœur du débat et à chaque fois nous sommes à la lisière de l’interdiction… J’ai grandi dans les années 90 et l’une des références les plus importantes c’est « Beavis & Butthead », le sens abrasif et abscons de l’insurrection, quelque chose qu’on a toujours essayé de nous interdire… dans sa description de mon travail, l’écrivain, chercheur Rasha Salti m’a nommé « Punk en Chef » du cinéma Arabe, c’est un titre dont je suis très fier, même si ça rend mon rapport avec mon pays et ses institutions très compliqués.

 

Quels thèmes abordera votre prochain film ?

 

J’écris une fable enfantine sur une femme libérée qui exerce le métier d’Escort de luxe à Casablanca qui se réveille un matin et découvre avec effroi qu’elle se transforme très lentement en ange.


 

 

Par Darine Habchi

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