• Parcours Souleymane Bachir Diagne De Saint Louis à Columbia, de l’Afrique vers le monde

Parcours Souleymane Bachir Diagne De Saint Louis à Columbia, de l’Afrique vers le monde

Son itinéraire est à l’image de ses écrits. Philosophe, aujourd’hui professeur à la prestigieuse université Columbia à New York, n’aura eu de cesser d’interpeller l’Afrique, ainsi que le reste du monde, sur son présent et son devenir, à la lumière de son passé. De l’enfant de Saint Louis qu’il était et reste, il est devenu l’un des plus grands penseurs de l’Afrique contemporaine, invitant aujourd’hui à travers ses écrits à réfléchir à une nouvelle humanité, en puisant dans les ressources africaines. Une pensée sans cesse renouvelée pour le professeur qui répète qu’il reste un étudiant. 

Par Dounia Ben Mohamed, images Mérième Alaoui, montage Mon Ross 

Les années passées à l’étranger, aux États-Unis notamment, n’auront pas effacé chez lui ce qui est commun à nombre de fils et filles du Sénégal. Cette sagesse et ce sens inné du dialogue, de l’échange, très profondément enraciné au pays de la Terranga. La pensée nourrit par Souleymane Bachir Diagne tranche avec celle de ses homologues philosophes. Il balaye d’un trait, avec cette aisance oratoire qui est la sienne, les discours sur l’identité et la tentation du repli chez soi, développés tant en Europe qu’en Afrique, rappelant à tout un chacun, et prenant l’Histoire pour témoin, que toutes les civilisations se sont construites dans l’ouverture aux autres et le mouvement. C’est le fil rouge de toute sa production universitaire : la vraie fidélité est dans le mouvement ». « Autrement dit, tente-t-il de synthétiser et de vulgariser, être fidèle à soi, ce n’est pas se crisper sur ce qu’on considérerait comme une identité à défendre, mais au contraire, c’est comprendre que le temps n’est pas l’ennemi de celui que l’on est mais au contraire la condition de déploiement de soi. »

Débat sur l’identité en France ou en Afrique 

Une pensée, dont la portée transcende les sociétés et le temps, mais qui n’a jamais été aussi actuelle. « A un moment une réflexion devient visible pace qu’elle correspondant à un moment de l’actualité. C’est ainsi que quand la France s’est mise à s’interroger sur l’identité française, un débat un peu bizarre, le langage lui-même était très difficile à soutenir, mais il s’est trouvé que mon travail correspondait à ce débat. Paradoxalement, la France s’est interrogée sur son identité dont elle s’imagine qu’elle est menacée, en s’estimant être une société ouverte mais que d’autres, les musulmans en particulier, ne pouvaient être intégrés. Ce qui signifie que cette société n’est pas aussi ouverte qu’elle le croit. Et en Afrique, il s’agissait de dépassait les vieux dualismes entre la tradition et la modernité, avec une africanité ou une identité africaine dont l’attitude consistait à être toujours sur la défensive, estimant qu’après l’agression esclavagiste et coloniale, la mondialisation était une nouvelle forme d’agression. Ce qui doit dicter nos actions c’est la projection que nous avons de nous-même dans le futur. Une idée qui a également pris en Afrique et a essaimé un peu partout, au Congo, au Niger… »

« Je devais au Sénégal d’enseigner ! »

Et bien au-delà des frontières du continent, jusqu’aux États-Unis. Le fruit d’une histoire qui commence en 1955. « Je suis né à Saint Louis du Sénégal, de parents fonctionnaires des Postes, tous deux passionnés d’éducation. Mes parents ont veillé à ce que je fasse les meilleures études possibles. Des études secondaires que j’ai menées suffisamment bien pour qu’on m’envoie ensuite en France au lycée Louis Le Grand. » Suit un parcours d’excellence : une classe préparatoire à l’École Normale Supérieure, dont il ressort normalien en 1977, puis une agrégation de philosophie. « C’est à ce moment que j’ai fait ma première expérience américaine grâce à un programme d’échange entre Normal Sup et Harvard au moment où je commençais à travailler sur mon sujet de thèse, très technique, qui portait sur l’algèbre de la logique. Harvard alors était le bon endroit pour un tel sujet. » Il revient ensuite en France terminer sa thèse, en 1982. Il aurait pu alors se laisser séduire par une carrière d’enseignant-chercheur en France mais précisément, « l’enfant de l’école sénégalaise » estime qu’il a un devoir envers son pays d’origine. « Je devais au Sénégal d’enseigner ! » Nous sommes dans les années post indépendances, tout est encore à créer. Y compris au sein de l’université. Et il s’y attache.  « J’ai pu avec des collègues, des amis, constituer un réseau où l’on s’est mis à penser, travailler ensemble. Je me suis engagé dans une transformation du département de philosophie, j’ai pu créer un enseignement de logique et d’enseignement des sciences, puis un enseignement d’histoire de la philosophie dans le monde islamique, des choses auxquelles je voulais contribuer. Et j’ai pu aussi tenir le défi, à partir du Sénégal, d’avoir une production philosophique qui a pu attirer l’attention sur le plan international. »

« La pensée africaine se produit aux États-Unis aujourd’hui parce que vous y avez une concentration de philosophes africains. »

La raison pour laquelle, en 1999, l’université de Northestern, à Chicago, lui offre un poste d’enseignement. « A ce moment, l’université connaissait une crise très profonde au Sénégal. Finalement, les raisons qui avaient conduit mon enthousiasme à enseigner au Sénégal était en train de disparaître. Aussi, au bout de 20 ans d’enseignement, j’avais formé beaucoup d’étudiants, pratiquement tous ceux qui enseignent la philosophie au Sénégal aujourd’hui, j’ai estimé que j’avais acquis le droit désormais de travailler dans des conditions meilleures pour une deuxième patrie de ma carrière et surtout que ce faisant je contribuais mieux à la philosophie sénégalaise à partir d’une grande universitaire américaine qu’en restant là. Ce qui fait que la pensée africaine se produit aux États-Unis aujourd’hui c’est parce que vous y avez une concentration de philosophes venant d’un peu partout du continent africain. Il est paradoxalement plus facile de communiquer entre universitaires africains aux USA que si on était resté dans nos pays respectifs… »

« Faire en sorte que les diasporas profitent à leur continent et en particulier leur pays d’origine »

Aujourd’hui professeur à Columbia University, Souleymane Bachir Diagne figure comme l’un des maîtres de la pensée africaine contemporaine. Cette ouverture sur d’autres pensées que lui a offert l’université américaine, l’a amené à nourrir sa philosophie qui se démarque très nettement de ses homologues du continent. Sur la question du retour des diasporas africaines par exemple. « Thabo Mbeki nous dit qu’il faut mener la renaissance africaine et pour cela il faut que tous les enfants d’Afrique à Cambridge, Oxford, ou New York, reviennent. A cela on peut opposer plusieurs choses : la première, il n’est pas sûr, que la capacité d’absorption soit là. Là est le paradoxe à la situation de crise dans laquelle nous nous trouvons : nous avons besoin de tous ces cadres mais nous n’avons pas d’emploi à leur offrir. Le deuxième aspect est le plus important, surtout dans mon secteur, universitaire : nous sommes à une époque de migration. Elle est certes plus importante chez les Africains, mais les attractions qui concernent les universités américaines concernent le monde. Les migrations intellectuelles africaines sont un cas particulier des flux intellectuels dans le monde. Donc, les pays ont des diasporas de toute sorte, en particulier installés dans les grands centres de connaissance à travers le monde. On peut y voir le côté négatif, la perte sèche pour le continent, ou l’aspect positif et faire en sorte que ces diasporas profitent à leur continent et en particulier leur pays d’origine. C’est la démarche de pays qui ont des diasporas importantes, comme la Chine, l’Inde, où aujourd’hui il y a un phénomène d’inversion avec des universités qui deviennent attractives. » Et d’ajouter, prenant son propre exemple pour référence : « Je n’ai jamais quitté l’université de Dakar, où je continue d’avoir des thésards. Je crois que je leur apporte, même si c’est un encadrement à distance, l’expérience qui est la mienne d’être dans un centre d’excellence avec une bibliographie différente, notamment anglo-saxonne. Il serait totalement contre productif de dire aux gens de revenir d’autant que les conditions sociologiques sont telles que ces migrations vont se poursuivre pour au moins une génération encore. D’ici là… » D’ici là, ce dernier, participe à enrichir la pensée, africaine mais bien au delà, universelle, à cheval entre Dakar, Paris, New York, rappelant que les idées ne connaissent ni frontières ni langues…

 

Bibliographie 

The Ink of the Scholars : Reflections on Philosophy in Africa ; Paperback – December 12, 2016

By Souleymane Bachir Diagne and Jonathan Adjemian

African Art as Philosophy : Senghor, Bergson and the Idea of Negritude (The Africa List) Hardcover – February 15, 2012

Islam and Open Society Fidelity and Movement in the Philosophy of Muhammad Iqbal

Codesria, Jan 1, 2011

Bergson postcolonial, L’élan vital dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et de Mohamed Iqbal, CNRS éditions, 2011

Comment philosopher en Islam, Panama éditions, 2008

100 mots pour dire l’islam ; Maisonneuve & Larose ; Mar 20, 2002


Par Dounia Ben Mohamed, images Mérième Alaoui, montage Mon Ross 

 

Vous pourriez aussi aimer

Parcours

Pierre-Daniel Brechat : “L’environnement des affaires est favorable en Côte d’Ivoire”

Chef d’entreprise depuis plus de quarante ans, le combat de Pierre-Daniel Brechat pour la défense des PME lui a valu plusieurs distinctions de la Côte d’Ivoire, à savoir Commandeur de

Parcours

Sénégal : Thierno Seynou Niane, le garant de l’économie

Nommé à la tête de la Caisse des dépôts et de consignation (CDC) en 2012, Thierno Seydou Niane n’en est pas à sa première expérience dans le domaine des finances.