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Interview Afriques, Panafrique

Du discours de Charles de Gaulle à Brazzaville en 1944 à celui de Paul Kagamé à Kigali en 2014, soixante-dix années de l’histoire des Afriques revues à travers les discours de ses dirigeants. 55 textes passés au crible par 127 analystes considérés comme des leaders d’opinion (ministres, diplomates, artistes, personnalités politiques, industriels, …). Plus qu’un livre, ” Afriques, Panafrique – Des racines à l’arbre”*, exercice inédit, est un véritable travail de mémoire, un outil de travail pour les historiens et plus largement tous ceux qui s’intéressent  à l’Afrique. Les auteurs, Christophe BASTID, Patrick BEY, l’ont dédié à la jeunesse africaine, l’invitant à inventer ses propres modèles.… Interview d’un des analystes de l’ouvrage, Noël M. NDOBA.

 

Comment, et pourquoi, est née l’idée de ce livre, “Afriques, Panafrique” ? 

Cette initiative est née de l’amour de l’Afrique et de l’Histoire dans le Coeur et dans l’esprit  de deux descendants de Gaulois. L’un, Christophe Bastid, médecin français et jamaïcain ayant vécu dans plusieurs pays africains comme on vit dans son pays bien aimé. L’autre, Patrick Bey, consultant ivoirien d’origine française ayant été industriel pendant 30 ans en Côte d’Ivoire.

Au-delà de l’attachement au Continent et à son histoire, il y a eu un constat accablant : le manque de transmission de vérités fondamentales à la jeunesse africaine par des Africains et par des amis sincères de l’Afrique et des Africains. Des vérités fondamentales que nous avons jugé utile de transmettre à travers les discours, en effet, et également à travers des données statistiques (par exemple sur les indicateurs de bonne gouvernance et bien sûr les divers indicateurs publiés par les organismes des Nations Unies ou par les institutions de Bretton Woods), tout ceci permettant les comparaisons empiriques. Des vérités, à travers des définitions de tel ou tel concept (par exemple, bantoustan, apartheid, traite négrière atlantique et orientale, panafricanisme etc.). Et finalement nous étions motivés par le fait de faire entendre diverses interprétations possibles des textes et des faits, interprétations que reflètent les commentaires que nous devons 127 personnalités de divers profils, au sujet de l’Afrique multiple de la longue période que nous avons retenue.

Question de méthode : sur quels critères avez-vous sélectionnés les discours analysés ?

Nous avons considéré des discours dont l’impact est resté palpable ou pourrait toujours l’être sur l’ensemble du continent ou dans tel ou tel ensemble de pays, au-delà des spécificités de tel ou tel pays, toutes proportions gardées.

A postériori, donc après la lecture de ce travail, nous pouvons dire que nous avons peut-être inconsciemment ou plus ou consciemment fait des choix suivant cette belle formule livrée dans la préface par l’ancienne directrice générale de l’UNESCO, Madame Irina BUKOVA : « Afriques, Panafrique- Des racines à l’arbre est une chanson sur le thème de cette identité africaine séculaire,  l’Afrique, terre d’origine de l’humanité ».

Observe-t-on, selon les années, les époques, les mutations qu’a connues le continent, des évolutions majeures dans les discours des leaders africains ? 

 

Il va de soi qu’un parcours de 70 ans est nécessairement marqué par des contextes différents dans le temps et dans l’espace. Logiquement on trouvera que les discours de Nkrumah, Lumumba et Nasser pourraient être datés, autrement dit, dépassés, aux yeux de ceux qui n’y verraient que l’expression du nationalisme et des confrontations idéologiques de la Guerre Froide.  Mais n’est-on pas aujourd’hui, presque 30 ans après la Chute du Mur de Berlin face à un renouveau de la problématique de la souveraineté, et ceci surtout depuis le Brexit et le « America first » qui se décline en guerres commerciales présentes ou à venir ?

On remarquera que dans leur discours (au singulier), c’est-à-dire dans leur pensée, Nkrumah, Nasser et Lumumba, pour ne citer que ceux-là,  sont des leaders qui proposent la construction affirmée de l’Etat-nation dans le cadre du panafricanisme. Et ceci, on le sait, a contribué à aboutir au compromis qu’a été la création de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) en 1963 par des « Etats indépendants » dans une Afrique qui alors compte encore des colonies et qui connaît l’apartheid, pour ne citer que ces maux majeurs qui sont alors internationalement condamnés par l’ONU, malgré la guerre froide.

De ce point de vue, le passage de l’OUA à l’UA (Union Africaine) au tournant du 21ème siècle est une évolution ou une mutation dont les discours pour la circonstance expriment le sens dans le contexte d’une Afrique ayant  vaincu la colonisation et l’apartheid. Parler de la « Renaissance africaine » avec Mandela et Thabo Mbeki n’est pas alors autre chose que de parler de « renaissance » dans l’esprit du « consciencisme » de Nkrumah.

En fait, les mutations structurelles sont toujours liées aux mêmes défis. Ceci est particulièrement le cas dans le domaine de l’économie. Ainsi, ne pourrait-on pas répéter le discours du Président algérien Boumédiène sur l’hégémonie commerciale des pays développés, même si, aujourd’hui se distingue une autre catégorie de pays qu’on appelle les « pays émergents » ? De même, ne devrait-on pas s’étonner de la pertinence, pour aujourd’hui, du discours de Sankara sur la dette ?

Vous avez intégré les discours de dirigeants étrangers, De Gaulle, Chirac, Obama… Là aussi, on note une évolution … 

Evidemment si vous lisez Obama lors des obsèques de Mandela en 2012 et si vous retrouvez De Gaulle lors de la Conférence de Brazzaville en 1944, on a des leaders étrangers amis de l’Afrique et des Africains. Mais il y a la question du sens du lien avec l’Afrique, dès qu’il s’agit d’un leader étranger.

L’universalisme et l’humanisme poursuivi par Obama devrait être la voie, sans naïveté, qu’il conviendrait de suivre au lieu que les leaders étrangers déclarant « agir pour l’Afrique » ne puissent se préoccuper que de la grandeur de leur propre pays. En cela, la question reste ouverte avec la présence dominante du leadership chinois dans les relations économiques entre l’Afrique et le reste du monde aujourd’hui et probablement demain davantage.

De plus en plus de jeunes leaders africains font référence aux pères des indépendances et aux sources du panafricanisme. Comment, selon vous, doit on relire ces discours aujourd’hui et que reste -il de leurs réflexions ? 

Nous avons évoqué le panafricanisme au début de cette interview. C’est une très bonne nouvelle que vous donnez ou que vous rappelez ainsi : La jeunesse africaine s’intéresse aux pères fondateurs des indépendances et tout particulièrement aux panafricanistes. N’est-ce pas la voie de la Panafrique que nous mettons en avant et qui trouve ses sources dans ces discours dont celui de Nkrumah, qui reste emblématique ?

A l’époque actuelle, un observateur  plus ou moins averti ne peut qu’être agréablement surpris de constater que  les problèmes et les solutions que Nkrumah aborde en 1963 sont quasiment identiques aux problèmes et aux solutions que certains Européens abordent déjà pour les élections européennes qui vont avoir lieu. Si l’on prend les discours plus ou moins différents de celui de Nkrumah (celui d’Haïlé Sélassié que nous présentons ou ceux de Senghor, d’Houphouët ou de Youlou que nous n’avons pas pu présenter), on peut voir que l’Afrique avait très sérieusement débattu de ses perspectives d’unité ou d’union d’une manière qui est celle que présentent les Européens aujourd’hui. Et dire qu’entre temps, avec la création de l’UA, les Africains ont imité le modèle de l’Union Européenne (UE) que les Européens eux-mêmes veulent dépasser.

En un certain sens, notre livre s’adresse surtout à la jeunesse pour l’exhorter à inventer de nouveaux modèles qui soient appropriés à l’Afrique et qui soient mondialement efficaces dans les divers domaines de la vie humaine. Car, rappelons-le : l’Homme est né en Afrique.

Vous titrez, “des racines à l’arbre”, les racines étant les indépendances, l’Afrique contemporaine est-elle aujourd’hui un arbre mature ou toujours en cours de croissance… 

L’arbre est toujours en croissance (heureusement !) et il appartient aux jeunes (surtout ceux qui sont en phase de croissance)  de contribuer à cette croissance jusqu’à ce que cet arbre devienne la Panafrique. Le défi  ultérieur  sera d’assurer un destin de baobab séculaire à cette Panafrique sur une planète où, malheureusement, certains acteurs stratégiques dans les pays dominants tendent à répandre le nationalisme identitaire et populiste.


 

*Afriques, Panafrique – Des racines à l’arbre. 55 discours marquants commentés par 127 personnalités, Christophe Bastid et Patrick Bey, Éditions Fabert; 2018 ; relié ; 1039 pages.

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