• Tribune Aziz Senni « L’Afrique, continent d’aujourd’hui plus que de demain »

Tribune Aziz Senni « L’Afrique, continent d’aujourd’hui plus que de demain »

Il ne se passe pas une semaine en France sans qu’une conférence ou un colloque ne vantent l’attractivité et le potentiel économiques de l’Afrique. Cette prise de conscience – tardive – des institutions et cercles d’affaires français de l’opportunité que constitue le réservoir de croissance africaine pour les entreprises de l’hexagone est louable. Toutefois, cet engouement pour le développement économique africain reste malheureusement encore rattaché aux statistiques où les chiffres vertigineux en milliards de dollars côtoient les multiples de la population dans les décennies à venir. Des discours bien souvent théoriques, académiques et universitaires parfois hors sols délivrés à Paris et à un « doing business » français en Afrique frileux, inadapté, peu pragmatique et, bien souvent, encore porteur de l’héritage de la France Afrique teinté, osons les mots, d’un esprit colonial de grand papa.
 Par Aziz SENNI*

Si je me permets aujourd’hui de pousser ce coup de gueule, c’est que j’ai été sensible aux discours afro-optimistes, et suffisamment convaincu pour installer moi-même une première entreprise en Afrique, pour voir de mes propres yeux si ce continent recèle vraiment un potentiel incroyable ou est victime de fantasmes. Après 24 mois de terrain, j’en ai tiré mes propres conclusions pour améliorer notre approche française de ce continent qui nous est si cher.

« Avant de créer toute entreprise, je devais comprendre la population, cerner ce pays d’accueil, son histoire, sa culture. »

Après vingt ans d’entrepreneuriat en France, la création de plusieurs sociétés socialement responsables et d’un des tout premier fonds d’investissements à impact social, j’ai décidé de me tourner vers l’Afrique. La crise de la quarantaine aidant probablement, motivé par une forte envie personnelle de changement, ce que l’on appelle pudiquement « sortir de sa zone de confort », j’ai donc choisi d’atterrir à Dakar au Sénégal dès 2016. Ma démarche était simple et structurée. Le fils d’ouvrier marocain devenu français que je reste, a pratiqué et compris ce que le mot « intégration » veut dire. Avant de créer toute entreprise, offrir un quelconque service ou produit, je devais comprendre la population, cerner ce pays d’accueil, son histoire, sa culture. J’ai donc passé six mois d’observation sur place, dans un quartier sénégalais de la classe moyenne, loin des cercles d’expatriés, des Français regroupés dans leurs propres quartiers. Une volonté de me mêler à la population pour comprendre, apprendre les rudiments de la langue nationale (le wolof), m’imprégner de la culture du pays, toucher du doigt l’organisation ethnique de la société et du système sénégalais, en un mot m’intégrer ! Une expérience de vie bien plus riche que si j’avais commandé une étude à un de ses gros cabinets qui facturent à prix d’or leurs prestations que seuls les grands groupes peuvent se payer.

« startup+ Afrique = trop de risques selon les critères occidentaux = fin de non-recevoir ».

Une fois la phase d’approche et d’immersion finalisée, fort de mon expérience dans le secteur des taxis, de la location de véhicules, du financement des PME, je me suis lancé dans la création de www.cmontaxi.com. Une société à fort impact sociale ayant 3 métiers : former des jeunes diplômés au chômage afin de devenir entrepreneur-taxis, permettre à ces jeunes ou à des chauffeurs locataires de taxi de devenir propriétaires de leurs outils de travail sans apport ni caution financière, valoriser et accroitre le chiffre d’affaire des taxis par la mise en place d’une application digitale de réservation de taxis et la mise en place d’un concept de vente de services et de produits à bord des véhicules. Une activité prometteuse, garantissant de très bons retours sur investissement et de surcroit à fort impact social. J’ai eu la chance de pouvoir levée des fonds en France pour mon entreprise, pour un fonds d’investissement, mais j’ai compris après de nombreux échanges avec quelques business angels et investisseurs que malgré un business plan solide, une étude de marché sérieuse et des projections prometteuses, « startup+ Afrique = trop de risques selon les critères occidentaux = fin de non-recevoir ». Le même dossier d’investissement ne déclenche pourtant pas les mêmes craintes chez les investisseurs étrangers. Et comme Blablacar ou OVH, à un autre niveau et dans d’autres domaines, j’ai compris que le financement de la croissance de mon entreprise sur ce continent passerait par des bailleurs de fonds étrangers. Les principaux freins : les arguments opposés à ceux que l’on entend dans les colloques. La distance : « l’Afrique c’est loin », l’incertitude sur l’avenir et la stabilité politiques, l’omniprésence des transactions en cash et même parfois quelques bons vieux clichés sur l’Africain lent, peu productif et alimentés de légendes antiblancs. Et c’est la source de mon coup de gueule.

« Ce n’est pas en imposant des critères d’économies matures et avouons-le vieillissante aux entrepreneurs en Afrique (quand la France fait 2% de croissance, on sabre le champagne !) que nous ferons des affaires gagnant-gagnant »

Si à Paris, on prêche le développement de l’Afrique en permettant à sa population d’accéder à l’emploi et à tous les services, comme en Occident, on oublie de préciser que pour y arriver sur place il faut oublier les standards parisiens et occidentaux, faire l’effort de s’adapter avec pragmatisme aux réalités du contexte local comme le font très bien nos concurrents chinois, coréens, turcs, moyens orientaux, etc. Autrement dit, ce n’est pas en imposant des critères d’économies matures et avouons-le vieillissante aux entrepreneurs en Afrique (quand la France fait 2% de croissance, on sabre le champagne !) que nous ferons des affaires gagnant-gagnant et que nous contribuerons à faire émerger cette vitale classe moyenne africaine. Ce n’est pas non plus ainsi que nous permettrons à la « startup nation » si cher à notre Président de la République de pouvoir s’exporter et concurrencer ceux qui ont déjà tout compris et nous « taillent des croupières » sur les marchés de ce continent.

Telle est ma conclusion après avoir rencontré tous les investisseurs de la place parisienne qui se targuent d’être engagés pour l’Afrique.  La plupart des entreprises qui ne ciblent pas les marchés des matières premières ou la distribution de produits importés sont jugées trop risquées. Les investisseurs ne veulent pas être au contact direct des vraies problématiques du climat des affaires locales et c’est pourtant là que la meilleure richesse est à créer, car c’est celle qui permet à tous les acteurs impliqués (investisseur, entrepreneur, salariés et administration) de comprendre les enjeux de leur environnement, d’améliorer leurs prestations et de créer le cercle vertueux nécessaire à la croissance inclusive et au développement économique locale.

Concrètement, il n’existe pas actuellement d’investisseurs français prêts à prendre le risque d’investir dans des startups à fort potentiel de croissance et à fort impact social en Afrique, alors que c’est de ce type d’investisseurs que les Africains attendent. Il semble pourtant si évident que les intérêts sont ici clairement convergents

Des instruments financiers adaptés

Le développement de plateformes de crowfunding spécifiques et privées en est une des preuves. Dans ce cas de figure, l’Etat français, s’il souhaite reconstruire son image de marque en Afrique et évoluer d’une politique d’aide « misérabiliste » au développement à un pays acteur respectueux d’une nouvelle coopération nord-sud où les deux rives sont gagnantes, doit prendre en charge ce risque en mettant à la disposition de ses entrepreneurs et investisseurs en Afrique des instruments financiers qui leur permettent d’être rapidement opérationnels sur place et profiter des opportunités que recèle le continent dans l’intérêt aussi des populations locales. Plus précisément une structure comme BPI France pourrait mettre en place un fonds d’amorçage et de capital développement pour les entrepreneurs français déjà implantés en Afrique ou souhaitant s’y implanter. Les amoureux de ce continent mais aussi la diaspora africaine sont nombreux et doivent être accompagnés dans les moments stratégiques du développement de leurs activités. Que ses entrepreneurs puissent aussi bénéficier d’emprunt au taux du pays d’origine pour gagner en compétitivité et être plus fort face à la concurrence internationale sans complexe. Ces instruments que l’Etat français peut mettre en place, sur les modèles de ce qu’il fait déjà en France, peuvent être un moyen concret d’impliquer tous les entrepreneurs y compris ceux issus de la diaspora, bien formés, maîtrisant mieux certains codes et la culture locale, bien souvent animés par une volonté de contribuer à leur échelle au développement de leurs pays d’origine.

« Créons dès aujourd’hui la nouvelle relation 3.0 avec l’Afrique car la réalité nous la connaissons tous : c’est plus nous qui avons besoin de l’Afrique que l’Afrique qui a besoin de nous. »

La France a donc une opportunité de créer un écosystème vertueux basée sur la diversité de ses richesses humaines, matérielles et financières au service d’un continent qui en besoin de manière urgente. Créons dès aujourd’hui la nouvelle relation 3.0 avec l’Afrique car la réalité nous la connaissons tous : c’est plus nous qui avons besoin de l’Afrique que l’Afrique qui a besoin de nous.


 *Aziz SENNI
Entrepreneur Engagé
Président Fondateur C Mon Taxi !
Vice-Président de la commission nationale du Dynamique Entrepreneuriale – MEDEF

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