• Tribune «Le processus démocratique est enclenché. Il faut rendre la démocratie désirable»

Tribune «Le processus démocratique est enclenché. Il faut rendre la démocratie désirable»

Le continent est-il condamné à vivre sans démocratie ? Plaider pour que la démocratie soit un facteur de développement en Afrique semble être aujourd’hui un combat de l’ancien monde, un combat utopiste face aux impératifs économiques et à la complexité des relations internationales…

Par Maryam-Aurélie Bianchet, Juriste 

« Si les Africains veulent la Démocratie, c’est à eux d’en payer le prix», écrit Achille Membe.

Nous savons aujourd’hui qu’exporter un modèle de démocratie en Afrique alors que la démocratie est un processus est un non sens. Le continent est-il condamné à vivre sans démocratie ? Plaider pour que la démocratie soit un facteur de développement en Afrique semble être aujourd’hui un combat de l’ancien monde, un combat utopiste face aux impératifs économiques et à la complexité des relations internationales…

« La démocratie ne se mange pas »

D’une part, la corrélation entre le développement économique et la démocratie n’est pas établie. Les faits sont têtus. L’injonction de «bonne gouvernance» (démocratie, état de droit, anti-corruption) promue par les bailleurs de fonds dans les années 90 «n’est pas une priorité pour le décollage économique. Elle ne le devient que dans un second temps»[1]. Les succès de développement des Pays d’Asie de l’Est, qui ont suivi une autre trajectoire que les pays africains le démontrent. La pléthorique littérature développementaliste et culturaliste nous livre que la démocratie n’est qu’un concept occidental et ne correspond pas aux particularismes africains, ni aux compositions ethniques des sociétés, aux solidarités collectives,  à la culture du Chef, à celle de la palabre…

D’autre part, depuis les années 1990, alors que peu de démocraties matures existent, nous assistons à la prolifération d’élections trafiquées, violentes, de régimes qui nourrissent un système clientéliste, prédateur des richesses des pays ou d’autocraties qui s’attachent à mener des réformes ayant de bons résultats en termes de croissance économique. C’est le cas du Rwanda, cité comme un modèle de réussite.

A sa tête, Paul Kagame, double Président, puisqu’il est aussi Président en exercice de l’Union africaine, incarne la réussite économique, la stabilité d’un pays sans démocratie gouverné par un chef charismatique qui assure « une gouvernance » pour lever les obstacles aux marchés tout en développant un discours panafricain d’une « Afrique souveraine et conquérante ». Président éternel ou possiblement jusqu’en 2034, il fascine les dirigeants africains comme les observateurs extérieurs ; peu de critiques ou d’interrogations sur la pérennité de ce modèle sont audibles.

Les nouvelles puissances qui investissent massivement sur le continent ne s’y trompent pas. Régimes autoritaires, la Chine et la Russie, convertis au libéralisme économique ne proposent plus la révolution aux pays africains. Elles rappellent à l’envi aux chefs d’Etats africains, que contrairement aux anciennes puissances coloniales, la démocratie et le respect des Droits de l’Homme ne sont pas des préalables à leurs relations. Seul le respect de la souveraineté des pays africains compte.

‘’Tu parles comme les blancs‘‘, ‘‘C’est du néocolonialisme’’, ’’Vous les blancs, vous n’avez rien à dire’’…

Les Institutions de Bretton Woods ont promu un mode de gestion globale: la gouvernance démocratique ; concept plus large que la démocratie, la «bonne gouvernance», est un vocable désormais adopté par tous.

Les nations occidentales portent la notion d’un universel démocratique culpabilisant. L’Universel inspire méfiance. « Masque du colonialisme et de l’ethnocentrisme pour opprimer au nom de la civilisation, des peuples en marge du progrès »[2] ou prétextes à des opérations militaires pour intervenir en Irak ou en Afghanistan.  Coupables d’un impérialisme colonial et néocolonial et d’avoir tu que les processus démocratiques de leurs propres pays n’ont, non seulement pas été linéaires, mais ont été violents. Ils sont encore en questionnement avec la montée des populismes.

L’Humanité est universelle. La Démocratie ne s’impose pas, elle se construit : du peuple, par le peuple et pour le peuple. Pragmatiques, dans un monde complexe: si nous devons accepter dans des Etats fragiles ou instables, une gouvernance, a minima ; pendant combien de temps est-ce soutenable?

Nous connaissons tous la Charte du Manden de 1222, le traité de lutte contre l’esclavage d’Ahmed Baba en 1615 et savons que la défense des droits de l’Homme est ancienne sur le continent.

Depuis 1990, on assiste aussi à de véritables avancées démocratiques (Ghana, Botswana, Afrique du Sud, Maurice, Cap-Vert, Sénégal..). Les « Mouvements citoyens » au Burkina, au Sénégal, en RDC, bien que non organisés pour être des forces d’opposition font de la politique et revendiquent un contrôle citoyen. Le continent africain connaît des grèves, des manifestations de jeunes, de fonctionnaires….Les aspirations démocratiques sont dans la rue et sur les réseaux sociaux.

La jeunesse africaine est exhortée à être innovante, entrepreneuriale, ce qu’elle réussit avec brio malgré de nombreux obstacles. On a tous conscience qu’il faut créer des emplois, développer les infrastructures. Est-ce suffisant pour que le boom démographique attendu ne se transforme pas en bombe? 830 millions de jeunes en 2050.

Le processus démocratique est enclenché. Il n’y a pas de sens de l’histoire, tous les acteurs de la société civile du continent doivent lutter pour le renforcer. Le rôle de notre génération est de rendre la démocratie désirable.

Ne pas permettre à une jeunesse, de plus en plus urbaine, mobile, métissée et interconnectée: d’aspirer à l’égalité, à la liberté d’association, à la liberté d’expression, à une justice équitable.., d’être libre de s’émanciper et de rêver le monde est un danger.

La démocratie est-elle une utopie? Oui. Si elle échoue dans nos sociétés du Nord comme du Sud, le terrorisme islamique, lui, présente son modèle de société comme la dernière des utopies.


Par Maryam-Aurélie Bianchet, Juriste 
1 Nicolas Meisel et Jacques Ould Aoudia, La Bonne Gouvernance est-elle une Bonne stratégie de développement ?, Les Documents de Travail de la DGTPE – n° 2007/11 – Novembre 2007
[1] Pierre-Henri Tavoillot, L’idée d’universalité, Lumières ; un héritage pour demain, BNF

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