• Akinwumi A. Adesina “L’Afrique est dans une phase de désindustrialisation ! “

Akinwumi A. Adesina “L’Afrique est dans une phase de désindustrialisation ! “

Alors que les Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement se tenait cette année, en mai dernier, à Busan, en Corée, Akinwumi A. Adesina, le Président du Groupe de la Banque africaine de développement, a invité ses pairs africains à s’inspirer du modèle industriel coréen*.

« Pour discuter de la nécessité de faire plus pour l’Afrique, y a-t-il endroit mieux indiqué que la Corée, un pays qui a réalisé un niveau de développement économique remarquable et qui constitue un exemple pour le reste du monde? Il y a soixante ans, la Corée était un pays pauvre. Aujourd’hui, c’est la 11e économie mondiale. Le miracle ne s’est pas produit par hasard sur le fleuve Han. Il a eu lieu grâce à l’industrialisation, purement et simplement. Dans les années 70, la Corée a mis en place des industries lourdes, en investissant massivement dans les infrastructures, notamment le réseau ferroviaire et les ports. Puis, dans les années 80, par des politiques délibérées, elle est passée aux industries légères, avant de se lancer, dès le début des années 90, dans les industries à plus forte valeur ajoutée. Aujourd’hui, les téléviseurs et téléphones Samsung et LG dominent le monde, et les marques automobiles coréennes se vendent partout. La Corée a fait des choix délibérés et cohérents dans sa dynamique industrielle, à l’instar d’autres pays comme la Chine et le Japon.

“L’Afrique doit apprendre de l’expérience industrielle de la Corée, ainsi que des expériences tout aussi remarquables de la Chine, du Japon et d’autres régions du monde”

L’Afrique doit apprendre de l’expérience industrielle de la Corée, ainsi que des expériences tout aussi remarquables de la Chine, du Japon et d’autres régions du monde. Pourquoi? Parce que l’Afrique est dans une phase de désindustrialisation! Entre 2012 et 2018, la valeur ajoutée industrielle de l’Afrique a baissé de 702 à 630 milliards de dollars – soit une perte de 72 milliards de dollars. Dans les pays affichant la plus grande production industrielle, cette valeur a fortement diminué: de 41 % au Nigeria, 26 % en Afrique du Sud, 64 % en Égypte et 67 % en Algérie. Toutefois, certains pays s’en sortent bien. La production industrielle du Maroc a augmenté de 16 % pendant la même période, le pays étant devenu une plateforme pour les sociétés aéronautiques mondiales. L’Éthiopie a quintuplé sa valeur ajoutée industrielle, grâce à ses investissements massifs dans des parcs industriels, des zones économiques spéciales, ainsi que des partenariats stratégiques avec des entreprises chinoises pour l’industrie du cuir, et d’autres entreprises mondiales du textile et du vêtement. Le ralentissement de la production industrielle de l’Afrique est au cœur du problème du chômage massif des jeunes. C’est pourquoi, sur les 11 millions de jeunes qui entrent tous les ans sur le marché du travail, seuls 3 millions obtiennent des emplois. Pour créer davantage d’emplois – je veux dire des emplois de qualité et bien rémunérés –, l’Afrique doit accélérer son industrialisation.

“La Banque africaine de développement entend investir 35 milliards de dollars dans les dix ans, au titre de sa stratégie pour l’industrialisation”

Consciente de cette situation, la Banque africaine de développement entend investir 35 milliards de dollars dans les dix ans, au titre de sa stratégie pour l’industrialisation. L’objectif est d’aider l’Afrique à accroître son PIB industriel, pour le faire passer d’un peu plus de 700 milliards de dollars aujourd’hui à plus de 1 720 milliards de dollars à l’horizon 2030. Atteindre cet objectif permettra au continent de relever son PIB à plus de 5 600 milliards de dollars et son PIB par habitant à plus de 3 350 dollars. L’Afrique est véritablement une région bénie. Avec ses vastes terres agricoles inexploitées qui représentent 65 % des terres arables disponibles aujourd’hui dans le monde, et ses riches gisements de gaz naturel, de pétrole, de minéraux et de métaux, le continent regorge de ressources naturelles. Le paradoxe est que l’Afrique n’exporte, pour l’essentiel, que des matières premières non transformées. Aussi, il n’est guère surprenant que ses économies soient souvent affectées par la volatilité des cours mondiaux des produits de base. Les agriculteurs africains travaillent dur, tous les ans, pour fournir 75 % de la production mondiale de cacao, mais perçoivent moins de 5 % des bénéfices de 120 milliards de dollars annuels réalisés sur le marché du chocolat. L’Afrique fournit 50 % de la production mondiale d’or, mais ne reçoit que 4 % des 300 milliards de dollars des recettes mondiales générées par l’or. La recette pour la richesse des nations est claire : les pays riches ajoutent de la valeur à tout ce qu’ils produisent ; les pays pauvres n’exportent que des matières premières. L’Afrique doit s’industrialiser et ajouter de la valeur à tout ce qu’elle produit – des ressources agricoles aux métaux, en passant par les minéraux, le pétrole et le gaz. Elle doit cesser d’être au bas des chaines de valeur mondiales pour chercher à atteindre le sommet.

“En investissant davantage dans l’infrastructure numérique, l’Afrique peut faire un grand bond vers le développement de l’industrie numérique”

Pour donner une impulsion à son processus d’industrialisation, l’Afrique doit rapidement constituer une main-d’œuvre compétitive, bien formée et très qualifiée pour demain. Et nous sommes déjà demain. On ne peut plus se permettre de perdre du temps ! La 4e révolution industrielle est déjà amorcée et la nature des emplois évolue rapidement. L’Afrique doit préparer ses jeunes aux emplois d’avenir et non à ceux du passé. Elle doit renforcer l’enseignement supérieur et la formation technique et professionnelle, pour créer les compétences de demain. Surtout, elle doit mettre l’accent sur le numérique, la mathématique, les sciences des matériaux, la biotechnologie, l’ingénierie, l’intelligence artificielle, la robotique et l’informatique quantique, qui occuperont la première place de la révolution industrielle dans un proche avenir. L’Afrique ne doit pas rester à la traine. La Banque africaine de développement a donné la preuve de son engagement en faveur du développement des compétences et de l’innovation. Que ce soit en créant des Centres d’excellence dans plusieurs universités africaines, au Nigeria, au Kenya et au Rwanda notamment, ou en investissant plus de 200 millions de dollars dans des parcs technologiques en Éthiopie, à Cabo Verde et au Sénégal. L’Afrique doit mieux tirer parti de l’économie numérique. Le continent est le leader mondial des paiements en ligne par téléphone mobile, et sa révolution numérique ne va pas s’arrêter là. D’après les projections, le continent comptera plus d’un milliard d’utilisateurs réguliers de smartphones en 2021. En investissant davantage dans l’infrastructure numérique, l’Afrique peut faire un grand bond vers le développement de l’industrie numérique. C’est pour cela que la Banque a investi en masse dans la construction de dorsales numériques à travers le continent, notamment la dorsale d’Afrique centrale pour relier le Cameroun, le Congo et la République centrafricaine, et la dorsale de fibre optique transsaharienne entre le Tchad et le Niger. L’infrastructure TIC et la connectivité ouvriront les pays enclavés au monde numérique.

“ À la Banque africaine de développement, nous sommes extrêmement conscients de nos responsabilités en matière de climat et d’environnement et de notre rôle de leader en la matière. C’est pourquoi, nous triplons notre financement climatique pour le porter à 40 % de notre portefeuille d’ici à 2020 ”

Pour aider l’Afrique dans son effort d’industrialisation, la Banque africaine de développement va concentrer son action sur quelques domaines essentiels. Premièrement, la Banque appuiera la promotion de l’industrialisation de l’agriculture, en mettant l’accent sur l’aide au développement de pôles de transformation des cultures de base, afin d’aider les agro-industries et industries connexes à s’implanter en milieu rural. Avec l’appui d’une infrastructure intégrée, qui inclue routes, électricité, eau et TIC, les pôles de transformation des cultures de base favoriseront l’essor de nouvelles zones de prospérité économique dans les économies rurales du continent. Deuxièmement, la Banque investira dans les nouvelles compétences requises pour l’industrialisation. Des pôles d’amélioration des compétences seront créées, pour aider les jeunes diplômés à entrer en contact avec les industries et les exposer à un large éventail de compétences dont celles-ci ont besoin. Nous offrirons un appui accru à la création de parcs technologiques et de programmes d’incubateurs et d’accélérateurs d’entreprises, afin de connecter les petites et moyennes entreprises aux pôles de croissance industrielle. Troisièmement, la Banque continuera de soutenir le secteur privé dans les industries essentielles, par le biais de prises de participations, notamment dans des petites et moyennes entreprises. Quatrièmement, la Banque continuera à soutenir le développement des marchés des capitaux, afin d’élargir l’accès aux financements dont les entreprises du continent ont besoin pour croître et prospérer. Enfin, la Banque joindra ses efforts à ceux de ses partenaires pour encourager la coopération Nord-Sud et Sud-Sud en matière de développement industriel, notamment dans les zones économiques spéciales, afin que l’Afrique tire les leçons de ce qui a fonctionné et évite certaines des erreurs que d’autres ont commises. L’approche industrielle adoptée par les pays développés a pour inconvénient de reposer sur des technologies polluantes, qui sont peut-être bonnes pour la croissance mais mauvaises pour l’environnement et pour la santé humaine. L’industrialisation devrait se faire en empruntant des voies énergétiques moins polluantes. L’Afrique doit promouvoir la croissance verte. À la Banque africaine de développement, nous sommes extrêmement conscients de nos responsabilités en matière de climat et d’environnement et de notre rôle de leader en la matière. C’est pourquoi, nous triplons notre financement climatique pour le porter à 40 % de notre portefeuille d’ici à 2020. La Banque africaine de développement est aux avant-postes dans le domaine des énergies renouvelables. Lorsque j’ai été élu président, il y a deux ans, la part des énergies renouvelables dans notre portefeuille de projets d’électricité n’était que de 14 %. Nous avons porté ce chiffre à 74 % en 2016. En 2017, nos nouveaux prêts ont atteint le chiffre record de 100 % dans le secteur des énergies renouvelables. Toutefois, nous devons également admettre que de nombreux pays africains doivent diversifier leur bouquet énergétique pour soutenir le développement industriel, à l’instar du reste du monde.

“Ne nous contentons pas de voir le potentiel de l’Afrique : libérons ce potentiel par des investissements.”

Pour s’industrialiser, l’Afrique doit mobiliser davantage de ressources nationales, et les canaliser de façon à combler les lacunes en matière d’infrastructure et ses besoins de financement pour les industries essentielles. Ne nous contentons pas de voir le potentiel de l’Afrique : libérons ce potentiel par des investissements. C’est dans cet esprit que la Banque africaine de développement a créé avec ses partenaires une plateforme transactionnelle, pour amener les fonds de pension, les fonds souverains et d’autres investisseurs institutionnels mondiaux à investir massivement en Afrique. Ce nouveau marché de l’investissement pour l’Afrique, dénommé Forum pour l’investissement en Afrique, sera lancé du 7 au 9 novembre 2018 à Johannesburg, en Afrique du Sud. Vous y êtes attendus ! À mesure qu’elle s’emploie à accélérer l’industrialisation de l’Afrique, la Banque continuera également d’accélérer la réalisation de ses autres priorités des High 5, à savoir Éclairer l’Afrique et l’alimenter en énergie, Nourrir l’Afrique, Intégrer l’Afrique et Améliorer la qualité de vie des populations africaines. La Banque africaine de développement fait tout ce qui est en son pouvoir pour soutenir l’avenir prometteur de l’Afrique dans tous ces domaines. Mais nous avons besoin de plus de carburant dans la voiture pour parcourir toute la route qui mène au développement économique de l’Afrique. Vous pouvez être fiers de votre Banque. En 2017, la Banque a atteint le niveau de décaissement le plus élevé jamais enregistré depuis 1964, date de sa création, avec 7,4 milliards de dollars. Le revenu net de la Banque, qui avait baissé en 2014, s’est redressé et a augmenté de 63 % par rapport à 2016, atteignant des niveaux record. Sur le terrain, l’impact de nos opérations sur le développement est notable. C’est pourquoi la Banque vous demande, à vous, nos actionnaires, une augmentation générale du capital. Une Banque plus forte, mieux capitalisée et jouissant de votre soutien accru, vous, nos actionnaires, nos gouverneurs, nos administrateurs, et nos membres du personnel pleins de détermination, permettra de réaliser nos aspirations pour l’Afrique.

“ Tout comme Black Panther, T’Challa, le roi du Wakanda, qui s’est levé et a dit à ses adversaires « j’accepte votre défi », la Banque africaine de développement, votre Banque, accepte de relever le défi d’accélérer le développement de l’Afrique ! ”

Tout comme Black Panther, T’Challa, le roi du Wakanda, qui s’est levé et a dit à ses adversaires « j’accepte votre défi », la Banque africaine de développement, votre Banque, accepte de relever le défi d’accélérer le développement de l’Afrique ! Cette cause n’est pas la mienne. Ni celle de la Banque africaine de développement. Cette cause est notre cause à tous. C’est le rêve de l’Afrique, ses espoirs et ses aspirations. Avec votre soutien, nous accomplirons la mission de nos High 5 : industrialiser l’Afrique, éclairer l’Afrique et l’alimenter en énergie, nourrir l’Afrique, intégrer l’Afrique et améliorer la qualité de vie des populations africaines ! J


 

*Allocution prononcée par Akinwumi A. Adesina, le Président du Groupe de la Banque africaine de développement lors de la cérémonie d’ouverture de la 53e Assemblée annuelle du Conseil des gouverneurs de la Banque et de la 44e Assemblée annuelle du Conseil des gouverneurs du Fonds africain de développement, à Busan, en Corée, le 23 mai 2018.

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