• Massogbe Toure La reine de l’anacarde « Les femmes sont des locomotives, des catalyseurs et des moteurs de développement »

Massogbe Toure La reine de l’anacarde « Les femmes sont des locomotives, des catalyseurs et des moteurs de développement »

PDG de la Société Ivoirienne de traitement de l’Anacarde (SITA), Massogbe Toure est une pionnière dans la filière anacarde en Côte d’Ivoire. Présidente de la Commission Développement de l’Entreprenariat Féminin au sein de la Confédération Générale des Entreprises de Côte d’Ivoire, elle milite à la fois pour l’autonomisation des femmes en milieu rural et le soutien des producteurs de noix de cajou dans le pays.

 

Quand on naît au village, qui plus est en Afrique, on sait mieux que quiconque la valeur de la terre. Et c’est parce qu’elle est née dans un village, à Odienné plus précisément, à 900 km d’Abidjan, que Massogbè Touré Diabaté n’a cessé de voir l’agriculture comme une source de richesse pour les communautés rurales. Aussi, malgré des études de commerce et un début de carrière professionnel prometteur au sein d’une multinationale, elle fera, il y a 32 ans, son retour au source. « Petite, je rêvais d’être un jour responsable de projets forts, de m’occuper de mes parents, de ma famille, de mon village, et de participer au développement de mon pays. Je suis issue d’une famille de cinq filles, il fallait tout faire pour pallier le manque de garçon. Mon papa était transporteur, alors très tôt j’ai appris à conduire un tracteur. Je connais très bien ma région, qui faisait partie des régions les plus pauvres de la Côte d’Ivoire, où j’ai grandi et fait toutes mes études. La population y est à 99% agricole. Cette agriculture, basée sur la culture du riz, et donc soumise à tous les aléas, souffre en outre de l’exode rural, du vieillissement des populations, des plantations …. C’est fort de ces constats que je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose, qui d’autre que nous, les enfants de la région pourrait développer notre région à notre place ? »Et c’est au cours d’un voyage en Inde qu’elle trouve sa pépite d’or, l’anacarde, autrement connu sous le nom de noix de Cajou.  «  J’ai alors décidé de démissionner de mon poste pour retourner dans ma région et faire la culture de l’anacarde. J’ai commencé avec 5 hectares, au bout de quatre ans, j’ai utilisé cette récolte pour faire de la distribution gratuite dans tout le nord du pays. À cette période, on produisait moins de 50 milles tonnes par, aujourd’hui, 32 ans, la Côte d’Ivoire est premier producteur mondial de Cajou. »

« Nous avons été les pionniers, les cobayes également. J’avoue que cela n’a pas été facile. Nous avons dû tout payer, cash ! Mais aujourd’hui on exporte jusqu’aux USA.»

Surtout elle ose l’aventure de l’industrialisation, la transformation des matières premières étant encore un défi dans l’agriculture en Côte d’Ivoire. « Pour pérenniser la filière il ne fallait pas s’arrêter à la production. Après la première vague de 1972, nous avons ouvert la première usine en 2000, la première usine de transformation d’anacarde de Côte d’Ivoire et d’Afrique de l’Ouest. Nous avons été les pionniers, les cobayes également. J’avoue que cela n’a pas été facile. Nous avons dû tout payer, cash ! Mais aujourd’hui, on exporte en Europe et USA. Nous sommes sur le marché international comme les grandes multinationales. Être le premier exportateur mondial d’anacarde n’est pas un titre qui nous honore. Le défi pour nous, c’est de transformer localement toute la production nationale. On ne va pas continuer à l’heure de l’émergence de la Côte d’Ivoire à exporter la noix de cajou brute ! C’est ce pour quoi nous nous battons ! »

Pionnière dans la filière, et véritable entrepreneur dans l’âme, Massogbé est également un moteur au sein des communautés villageoises. Les femmes en premier lieu. A qui elles procurent un savoir-faire mais également des équipements. Avec un seul leitmotiv : favoriser l’autonomisation des femmes en milieu rural. « On compte plusieurs coopératives, avec des hommes et des femmes, mais essentiellement des femmes. Nous leur faisons bénéficier de notre expérience en les encadrant, en les accompagnant, en leur transmettant les bonnes pratiques agricoles. Ces mêmes paysans que nous encadrons nous les amenons à devenir des semi-industriels. S’ils arrivent à passer à la première transformation, ils créent alors des emplois, gardent les jeunes dans les villages. Donnant ainsi la possibilité aux populations d’assurer leur propre autonomie financière. Et ce, grâce à ces petites unités industrielles. Même une femme avec des enfants va pouvoir travailler près de chez elle. Nous œuvrons pour le développement durable. Tout le monde n’a pas la patience que requiert l’agriculture. Il faut planter, attendre, récolter, transformer, consommer ou exporter… Il faut accompagner ceux qui ont osé la vie entrepreneuriale. Les pays qui ont réussi, les pays émergents, sont ceux qui ont donné un coup de pouce à l’entreprenariat. »

« Les expertises, les tables rondes, les  forums, ce n’est pas ça qui manque. Le diagnostic est connu. L’heure n’est plus au verbe mais à l’acte ! »

C’est forte de cette expérience, qu’elle se retrouve présidente de la commission développement de l’entreprenariat féminin. Et c’est sans langue de bois qu’elle interpelle les autorités en faveur des agriculteurs nationaux, les hommes autant que les femmes. « Nous plaidons auprès des pouvoirs publics pour qu’ils mettent en place les mesures nécessaires pour accompagner les opérateurs locaux et promouvoir l’émergence de champions nationaux, pour transformer nos matières premières, c’est le seul gage d’un développement durable ! Aujourd’hui, on se réjouit du fait qu’il y a une volonté politique dans ce sens, celle du Président Alassane Ouattara, qui entend faire de ce pays une nation émergente à l’horizon 2020. Cela ne se fera pas sans les PME-PMI, sans usines, sans transformation… Il en revient à nous, les opérateurs privés, la CGECI, de faire des propositions fortes à l’Etat. Les expertises, les tables rondes, les  forums, ce n’est pas ça qui manque. Le diagnostic est connu. L’heure n’est plus au verbe mais à l’acte. Si rien n’est fait des filières comme celle de l’anacarde vont mourir de leur belle mort. Nous attendons des mesures concrètes : des exonérations, des bonus pour ceux qui transforment. Le goulot d’étranglement c’est l’équipement. Sans trésorerie on doit s’endetter, sachant qu’il n’y a pas de banque de développement pour les petits exploitants, on doit passer par les banques commerciales et emprunter à taux fort. »

Un combat qu’elle mène pour elle, pour ses semblables également, les prochaines générations de femmes. «  Les femmes d’ici et d’ailleurs sont des locomotives, des catalyseurs et des moteurs de développement économique et social dans nos nations. Comme le dit si bien la couverture du rapport annuel de la banque mondiale année 2017 : Et si l’émergence était une femme ?*… »


 

* Situation économique en Côte d’Ivoire : et si l’emergence était une femme?

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