• Retro 2017 : « Un grand fossé entre les populations et les leaders politiques »

Retro 2017 : « Un grand fossé entre les populations et les leaders politiques »

L’année 2017 a été pour le continent africain 365 jours de remous et de changements profonds. Si tant est vrai que l’Afrique, origine de l’humanité a fortement évolué d’un point de vue économique selon les dernières estimations du FMI, il n’en demeure  pas anodin que du point de vue socio-politique, les différents confits ont mis à jour, un grand fossé entre les populations  et les leaders politiques, comme le démontre cette  rétrospection sur l’actualité africaine.

Par Kag Sanoussi*

 

C’est ainsi qu’au Cameroun, pays situé en Afrique centrale, la minorité anglophone, qui représente environ 20 % des 22 millions de Camerounais, répartie dans deux régions sur les dix que compte le pays, proteste depuis 2016 contre ce qu’elle appelle sa “marginalisation” dans la société. Outre les séparatistes qui réclament la proclamation d’un nouvel État, d’autres anglophones ont exigé le retour au fédéralisme qui a prévalu dans le pays entre 1961 et 1972, avec deux États au sein d’une même République. Le pouvoir exécutif incarné par Paul Biya oppose depuis lors une fin de non-recevoir à ces deux revendications, le climat s’est tendu considérablement cette année 2017 ; entrainant moult affrontements entre populations locales et force de l’ordre. Selon Amnesty International, 17 personnes ont été tuées par les forces de sécurité en marge de manifestations, dimanche 1eroctobre, dans plusieurs villes anglophones.

Les signes d’apaisement tardent hélas à venir et il est important de mettre en place un véritable dialogue et d’une certaine manière les états généraux d’une refondation nationale.

La crise anglophone est bien évidemment à suivre de près tant elle peut réveiller des velléités sécessionnistes, dans une Afrique où l’expérience du Sud-Soudan interroge encore. La solution au Cameroun doit forcément passer par la négociation et un développement harmonieux de l’ensemble du territoire national afin que tous les citoyens se sentent réellement appartenir à un même creuset national.

« Le départ de Mugabe n’est hélas pas une révolution »

Par ailleurs la chute de Robert Mugabe le 21 Novembre  aux commandes du Zimbabwe depuis 37 ans a envoyé une onde de choc à travers l’Afrique, où un certain nombre de présidents bien installés au pouvoir cumulent les années, voire les décennies d’exercice. Dans les faits, plusieurs milliers de Zimbabwéens avaient pris la rue d’assaut, dans la capitale Harare, pour réclamer le départ de Mugabe après le coup de force de l’armée. Dans une brève annonce, la Zanu-PF, le parti au pouvoir du président avait aussi indiqué qu’il retirait son poste de présidente de la Ligue des femmes à Grace Mugabe, la première dame soupçonnée d’être à l’origine de la crise dans laquelle le pays fut plongé. Il faut préciser que tout au long  de son règne, Mugabe a sans cesse eu deux faces : le héros national qui a permis à son peuple de retrouver une certaine dignité ; mais en même temps, il a également été celui qui a fait réprimer l’opposition et a fini par déclencher une grave crise économique qui eut pour conséquence que 90 % de la population active soit restée ainsi sans travail.

Mais le départ de Mugabe n’est hélas pas une révolution, et encore moins un espoir d’une certaine évolution politique au Zimbabwe. L’opposition qui est un peu affaibli n’a d’ailleurs pas su tirer profit du flottement du pouvoir qui demeure aux mains de l’armée.

RDC Le statut quo s’est imposé 

Dans cette même optique, la République Démocratique du Congo (RDC) est sujette à une profonde crise politique liée à la non-organisation des élections prévues en décembre 2016. Cette crise s’est doublée d’une autre, économique celle-là, consécutive certes à l’incertitude politique, mais aussi à la chute des prix des matières premières minières, dont le pays est exportateur, et à l’assèchement des réserves de change qui provoque une inflation galopante. Ce contexte tendu entre oppositions et forces régaliennes a conduit à de violents  affrontements dans plusieurs villes du pays, paralysant encore plus la situation socio-économique. Depuis lors, un statu quo s’est imposé avec, d’un côté, ceux qui exigent obligatoirement la tenue de trois élections prévues avant la fin du mois de décembre et, de l’autre, ceux qui estiment impossible le respect de cette échéance.

Le nouveau calendrier des élections qui a été adopté et qui les prévoit pour décembre 2018 ne manque pas de susciter beaucoup de remous. Il est en effet légitime de se demander si ce nouveau calendrier va être respecté ou pas. Le conflit en RDC est l’un des plus meurtriers au monde avec plus de 8 millions de morts depuis son déclenchement. Les intérêts des acteurs extérieurs du pays n’aident malheureusement pas à trouver une solution durable. Les fils et filles du Congo sont aujourd’hui déterminés à régler cette crise qui n’a que trop duré. Une nouvelle approche plus holistique, plus tactique et plus énergique doit voir le jour pour donner un espoir au pays. La diaspora congolaise a certainement un rôle à jouer dans cette nouvelle configuration. Elle doit davantage prendre ses responsabilités pour peser dans les débats.

« La crise togolaise qui n’est que l’émergence d’un  conflit refoulé de plusieurs décennies a quelque chose de particulier … »

Sous d’autres cieux, en Afrique de l’ouest, même son de cloche au Togo où depuis août 2017, l’opposition mobilise des milliers de partisans dans les rues de Lomé, la capitale, d’autres villes du pays et dans plusieurs pays avec la diaspora, pour contester le président Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005. Les manifestants réclament des réformes constitutionnelles et la démission du chef de l’Etat qui est accusé de perpétuer un pouvoir dynastique. Le père de Faure Gnassingbé, le Général Gnassingbé Eyadéma a dirigé le Togo pendant 37 ans avant sa mort en 2005.  Cette situation, marquée par une forte détermination de l’opposition, notamment en ce qui concerne la démission du chef de l’Etat, est également confrontée à une ferme position du pouvoir en place qui n’entend pas se soumettre, évoquant plus tôt la mise en œuvre des réformes constitutionnelles et institutionnelles.

Le processus du dialogue en cours de préparation par la médiation guinéenne (pour les conditions d’apaisement) et ghanéenne (pour les solutions de sortie de crise) est à cet instant insuffisamment précis. Les résultats poursuivis par les parties en présence sont radicalement divergents et le risque d’un fiasco n’est pas à exclure. La crise togolaise qui n’est que l’émergence d’un  conflit refoulé de plusieurs décennies a quelque chose de particulier cependant : l’émergence d’un nouveau parti politique, le PNP avec son leader Tikpi Atchadam, les manifestations contre le pouvoir qui se déroulent dans des villes jusque-là considérées comme des bastions du parti au pouvoir, et la mobilisation d’une grande partie de la diaspora qui manifeste dans plusieurs pays dans le monde.

La mobilisation de la diaspora togolaise, gabonaise, congolaise… un marqueur important

La mobilisation de la diaspora togolaise, mais aussi gabonaise dans une certaine mesure, contre leurs dirigeants est un marqueur important dans la contestation des certains dirigeants en Afrique. Toutefois, il est important de préciser que, comme dans les pays concernés, ce n’est pas toute la diaspora qui manifeste. Celle-ci est à la fois militante ou indépendante, d’accointance ou en phase avec le pouvoir en place et silencieuse. Ces trois types de diasporas coexistent. Mais ce qui est visible et manifeste, c’est que les dynamiques des manifestations font tâche d’huile.

Le dialogue inter-togolais que réclame une majorité des acteurs et que prônent par ailleurs la CEDEAO, l’Union Africaine et bien d’autres partenaires, est l’approche idoine pour une solution négociée. Il n’empêche que les Togolais devraient user d’une grande ingéniosité, d’une détermination et d’une volonté intégrale d’aider leur pays à tourner le dos à cette longue crise. L’échec possible de ce 26ème dialogue, serait l’échec de trop et il n’est de l’intérêt d’aucun des acteurs en présence de militer pour cela. Les Togolaises et les Togolais sont capables, car malgré la radicalité de part et d’autres, des espaces de convergence demeurent possibles !

Au-delà des problèmes récurrents relatifs aux élections et à l’alternance politique communs aux pays africains, la situation complexe de la République Centrafricaine, pays enclavé d’Afrique Centrale qui vit dans une profonde crise militaro politico sociale a connu quelques avancées positives. En effet, la Russie a été autorisée à livrer un stock d’armement conséquent à l’armée centrafricaine, en vertu d’une exemption accordée par l’ONU à Moscou à l’embargo sur les armes décrété à l’égard de ce pays. La Centrafrique, où des groupes armés continuent de sévir, est en effet visée par un embargo sur les armes depuis 2013, date de la faillite de l’Etat suite à la prise de pouvoir par les rebelles de la séléka. C’est sans doute, un succès diplomatique à mettre au crédit du Chef de l’Etat centrafricain, le professeur Faustin Touadera, dont l’élection a permis le retour de l’ordre constitutionnel. Il n’empêche qu’il reste beaucoup à faire : l’accélération de la réconciliation des populations, le désarmement des groupes armés grâce au programme de désarmement dit DDR et un certain assainissement du contexte politique.

« Le discours du président ghanéen Nana Akufu-Addo, face au Président français Emmanuel Macron, a redonné une certaine fierté à l’Afrique »

En outre, l’un des évènements marquants de cette année pour l’Afrique demeure le cinquième sommet UE-Afrique qui s’est tenu du 29 au 30 novembre 2017 à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Sous le thème de l’investissement dans la jeunesse pour un avenir durable. Ce sommet a été présenté comme une opportunité pour renforcer les liens politiques et économiques entre les deux continents, fournir des orientations politiques afin de relever les défis actuels et approfondir le partenariat UE-Afrique, lancé en 2007 avec l’adoption de la stratégie commune Afrique-UE. La situation au Mali et la lutte contre la montée du terrorisme islamiste dans la zone du sahel a été abordée entre autre.

C’est dans ce cadre que le président français Emmanuel Macron en visite au Burkina Faso, a prononcé, le 28 novembre, un discours devant huit cents étudiants de l’université de Ouagadougou pour la première étape de sa tournée africaine. Pendant plus de deux heures, il a tracé les grandes lignes de « sa politique africaine » dont celle relative à une initiative contre les passeurs en Lybie et la question migratoire. Les critiques qui ont suivi son intervention, sa réponse sur le franc CFA, et surtout son attitude à l’égard du Président Burkinabè jugée inappropriée par certains observateurs et analystes, mettent en lumière la complexité des relations entre certains pays africains, francophones notamment et la France.

C’est ainsi que le discours et le positionnement du Président ghanéen Nana Akufu-Addo, face au Président français Emmanuel Macron, a reçu une grande approbation de nombreux observateurs pour qui, il a redonné une certaine fierté à l’Afrique. Il y a visiblement  une nécessité à revoir les paradigmes partenariaux pour engager concrètement les relations entre les pays occidentaux et les pays africains dans une nouvelle ère.

C’est dans ce contexte qu’est mise en lumière la pratique de l’esclavage dont sont victimes les africains à la quête de l’eldorado européen. Le Président Ghanéen Nana Akufu-Addo a dénoncé comme bien d’autres dirigeants, cette pratique inacceptable puis a notamment pointé du doigt le manque de solidarité au sein de l’Union africaine.

Face à cette situation, deux postures nous semblent pertinentes à adopter :
1- Lutter contre cette déshumanisation d’un autre siècle. Il s’agit bien évidemment de dénoncer cette négation de l’humain telle que pratiquée en Lybie; sans oublier les pratiques en Mauritanie et partout ailleurs.
2- Traiter en profondeur et efficacement les causes des départs massifs des jeunes. C’est questionner les gouvernances africaines, les pousser, les accompagner…afin qu’une politique ambitieuse qui donne des opportunités à la jeunesse africaine, soit mise en place. Il y a certes des initiatives ici et la, Mais rien encore de solide et efficace pour éviter les départs massifs des jeunes.

« Les instances africaines et sous-régionales doivent davantage se lever pour endiguer les causes de conflits récurrents que connait l’Afrique, sans complaisance, avec responsabilité dans une ode chantée à l’Afrique »

L’Afrique émergente est en proie à de profonds changements sociaux et politiques. Les nouvelles générations sont en quête de plus de démocratie et ne supportent plus les anciens systèmes politiques à la tête des Nations depuis des décennies. Ceux-ci doivent, pour avoir un certain avenir, mener des changements profonds aussi bien au niveau des femmes et les hommes qui les dirigent que dans la solidité des institutions. Nous ne nous étonnerons donc pas qu’en  2018, d’autres pays puissent être également confrontés à des difficultés spécifiques du fait des revendications des peuples si aucun changement profond ne voit le jour.

L’Afrique, continent le plus jeune et le plus riche de sa planète devra sans nul doute compter sur sa solidarité et la refonte de son unité afin de faire face aux défis du développement. Elle y arrivera ; et déjà, les économies angolaises et rwandaises donnent le ton ! En somme, l’Afrique a son avenir devant elle et devra s’y engager résolument en changeant en profondeur les pratiques du passé qui l’ont maintenu sous domination, près de 60 ans après les indépendances. Les instances africaines et sous-régionales doivent davantage se lever pour endiguer les causes de conflits récurrents que connait l’Afrique, sans complaisance, avec responsabilité dans une ode chantée à l’Afrique. Il s’agit d’un passage obligé, d’un choix décisif pour mettre en avant sa jeunesse, son innovation, son potentielle économique, réinterroger la pratique du pouvoir, etc. pour assumer pleinement  son statut du continent de demain au profit de ses filles et fils.

Les mutations en cours permettent de penser que nul ne saura échapper durablement aux changements annoncés. En définitif, soit les acteurs choisissent d’accompagner le changement et donc y jouer un rôle, soir ils choisissent de la subir. Demain l’Afrique, c’est notre appel pour une Afrique prospère, où la pratique de la négociationnelle permet le recul et la transformation positive des conflits.


 

(*) Kag Sanoussi est Expert en intelligence négociationnelle, président de l’Institut International de Gestion des Conflits, IIGC. Avec la collaboration de  William NDJAPOU, juriste,  rédacteur en chef-adjoint  de Dandara Réconciliation News Institut International de Gestion des Conflits, IIGC. contactiigc@gmail.com/ w.institut-international-gestion-conflits.org

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