• Interview Hakim El Karoui : « Ce qui complique la politique de la France au Maghreb, c’est que le Maghreb n’existe pas »
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Interview Hakim El Karoui : « Ce qui complique la politique de la France au Maghreb, c’est que le Maghreb n’existe pas »

La France devrait revoir sa « politique arabe » selon un rapport de l’Institut Montaigne, effectué sous la direction du franco-tunisien Hakim El Karoui. Le consultant, essayiste et ancien conseiller à Matignon était à Alger, jeudi 18 octobre. Selon lui, la région du Maghreb, de part les relations humaine, économique et historique qu’elle entretient avec la France devrait être le point central de « la politique arabe » des autorités françaises.

 Par Zahra Rahmouni, à Alger

 

Les relations économique et politique de la France dans le monde arabe constituent les deux vecteurs essentiels dans cette relation. Comment défendre ses intérêts et en même temps les valeurs que représentent la France ?

C’est pour cela qu’on a besoin d’un discours de cadrage (dans son rapport, Hakim El Karoui suggère qu’un discours sur la politique française dans la région soit prononcé par Emmanuel Macron en Tunisie, ndlr) pour dire jusqu’où on va dans la défense de nos intérêts qui, avant d’être politique et économiques, sont humains. La spécificité de la relation de la France et du monde arabe c’est le lien qu’il y a encore entre les franco-maghrébins de France et le Maghreb et aussi les Maghrébo-français qui vivent au Maghreb. Dans ce discours, il faudrait assumer que notre intérêt ce n’est pas que l’Algérie parte en vrille, que le Maroc soit déstabilisé, que la Tunisie soit submergée par la Libye ou un nouveau changement de régime. Je crois que l’intérêt de la France ce n’est pas non plus qu’il y ait des régimes inefficaces, corrompus et dictatoriaux qui prennent le risque de sauter.

Il y a le cas de la Libye qui ternit l’image de la France…

Oui. Mais s’il y avait eu 100 000 morts à Benghazi qu’est ce qu’on aurait dit de la France? Il ne faut pas oublier cela. En Libye, le problème c’est qu’il y a eu un engrenage. Il y a eu la protection des populations suite à une résolution de l’ONU et on a été plus loin pour de très mauvaises raisons politiques. L’une de ces mauvaises raisons, c’est qu’on voulait racheter l’échec de la France en Tunisie. La France a fait du soutien aérien à des rebelles, Khadafi est tombé, cela s’est bien passé pendant un an avec la tenue d’élections. Puis ça s’est dégradé, quand les Libyens ont commencé à négocier, entre eux, la distribution de la rente. Je suis prudent sur la Libye. C’est facile de taper sur la France et sur la Grande-Bretagne. On peut leur reprocher d’avoir contribué à l’élimination de Khadafi mais on ne peut pas dire que Khadafi était formidable… Et après que fallait-il faire en Libye ? Du « nation building » en envoyant des conseillers militaires français ? Faire ce que les Américains ont essayé de faire en Irak ? Dans un pays qui n’a pas de traditions étatiques et qui a été géré très finement par Khadafi qui répartissait extrêmement bien la rente. Personne, de l’étranger, n’était capable de faire ça.

Vous expliquez qu’il faut regarder l’avenir plutôt que la passé. Mais, comment la France pourrait-elle avoir un rôle central dans ces pays alors qu’il y a toujours des questions mémorielles qui n’ont pas été réglées, notamment avec l’Algérie qui reste dans l’attente suite aux propos d’Emmanuel Macron sur la colonisation durant la campagne présidentielle française ?

Ce n’est pas un problème français, c’est un problème du pouvoir algérien qui a quand même besoin d’entretenir la flamme de la mémoire pour justifier son existence. Je ne crois pas qu’il faille que la France rentre dans ce débat là. Jacques Chirac était prêt à faire un traité d’amitié qui est un traité de réconciliation, chose que l’on a fait avec un seul pays dans le monde, l’Allemagne. En 2003 et 2004, il y a énormément de travail qui a été fait et les Algériens n’ont pas voulu de ce traité car ils attendaient toujours plus. Ils ne veulent pas un accord de réconciliation mémorielle. C’est comme pour le Sahara Occidental, il y a tellement d’intérêts à ce que ça dure. Evidemment qu’il doit y avoir un débat historique sur la mémoire mais ce que les historiens avaient d’abord dit, c’est : arrêtons de manipuler la mémoire et disons la vérité de l’Histoire. Ce n’est l’intérêt de personne d’utiliser l’histoire pour faire de la politique. Avec l’Algérie, il faut le faire un peu mais de manière intelligente.

Dans ce rapport vous expliquez également que la France aurait peut être un rôle à jouer au niveau du blocage algéro-marocain. Mais de quelle manière ?

Si la France et les Etats-Unis tapaient du poing sur la table, on pourrait avancer.

C’est à dire ?

Regardez les chiffres, le Maroc a besoin de la France. L’Algérie, moins pour des raisons économiques parce que le pays peut vendre son gaz à d’autres clients que la France mais elle a besoin de la France sur le plan humain. Si les Français disent on arrête les visas avec l’Algérie… ou si on arrête la coopération économique avec le Maroc alors le pays est asphyxié. C’est un conflit qui profite à des élites politiques et militaires qui entretiennent de la tension et veulent justifier leur existence. Le problème c’est que ça stérilise les relations politiques alors qu’elles sont excellentes entre les peuples. C’est un élément de blocage qui fait perdre des points de croissance à ces pays.

Chaque Etat de la région à ses spécificités. Est-ce que cela ne complique-t-il pas la politique étrangère de la France ?

La première chose qui complique la politique de la France dans le monde arabe et dans le Maghreb, c’est déjà que le Maghreb n’existe pas. Il n’y a pas de secrétaire général de l’Union du Maghreb Arabe. Il est compliqué pour les pays en face d’avoir une vision globale. Si on veut faire un accord avec le Maghreb, avec qui doit-on parler ? En Europe, vous avez le commissaire européen qui a un mandat et une délégation. Ensuite, oui il y a des spécificités dans chaque pays arabe mais il y a quand même des dynamiques communes qui sont très fortes, comme les chiffres démographiques qui sont les mêmes partout.

Comment ont été reçues vos recommandations dans les pays maghrébins ?

En général, les pays maghrébins ne s’intéressent pas à ce que l’on fait. C’est d’abord le Quai d’Orsay, avec qui j’ai très bien travaillé, ensuite les autres autorités françaises avec qui ça a très bien marché. Ils se trouvent que les conclusions cadrent assez bien avec le discours de Macron qui disait que le Maghreb est essentiel.


 

 Par Zahra Rahmouni, à Alger

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