• INTERVIEW Issiaka Konaté « Si les Africains ne sont plus heureux dans leur pays d’adoption ils doivent songer à saisir les opportunités qui sont en train de se créer en Afrique »
  • INTERVIEW Issiaka Konaté « Si les Africains ne sont plus heureux dans leur pays d’adoption ils doivent songer à saisir les opportunités qui sont en train de se créer en Afrique »

INTERVIEW Issiaka Konaté « Si les Africains ne sont plus heureux dans leur pays d’adoption ils doivent songer à saisir les opportunités qui sont en train de se créer en Afrique »

Directeur Général des Ivoiriens de l’extérieur, Issiaka Konaté lance un appel sans concession à l’encontre de la diaspora ivoirienne et plus largement africaine. Interview exclusive pour ANA.

Il faut commencer par rappeler que, jusqu’à il y a peu, la Côte d’Ivoire était un pays d’accueil et non de départ. Ensuite, la crise traversée par le pays, a conduit certains de nos compatriotes à s’installer à l’étranger. La jeunesse du mouvement migratoire de la diaspora ivoirienne fait que nous ne disposons pas des mêmes problèmes que les autres pays. Ceci étant dit, notre première action, destinée à répondre à notre première difficulté, à la demande du président Ouattara qui a mis la diaspora dans ses priorités dès son premier mandat, a été de travailler à une cartographie de cette diaspora. En 2008, on estimait la diaspora ivoirienne dans le monde à 240 000 personnes. Depuis, nous n’avons pas de données fiables. Selon les estimations effectuées à partir des transferts de fonds et de la Banque Mondiale ils seraient désormais 1 240 000. Selon les listes électorales, encore moins, largement moins, environ 55 000 personnes. Cela fait des écarts trop importants pour aboutir à une estimation plus proche de la réalité et convenir de mesures idoines. Ceci étant dit, avec l’OIM nous avons un projet de cartographie de la diaspora dans 3 pays, la France, les USA et le Sénégal. On connaît déjà les préoccupations de la diaspora, recueillies notamment pendant les deux forums pour la diaspora, Diaspora for growth organises en France et aux Etats-Unis, on a désormais une visibilité sur le socle de la future politique de gestion des Ivoiriens de l’extérieur qui sera soumise au gouvernement. Il y a aura deux piliers fondamentaux : le mécanisme de financement et l’instance représentative. Nous agirons aussi sur comment réussir le retour, sur la base des expériences des autres pays.

Quelles sont les principales préoccupations des Ivoiriens de l’extérieur ?

Bien entendu, les facilités douanières, les problèmes d’investissement, la représentation politique, la question du retour réussi et la double nationalité. Des éléments qui reviennent régulièrement et auxquels il va falloir faire face. Pour un pays qui a été très longtemps pays d’accueil et qui est devenu récemment un pays de départ, on doit être en mesure d’éviter les erreurs d’autres pays et se fonder sur les exemples réussis afin d’adapter notre politique. Laquelle devra également répondre à ce qui figure parmi une autre préoccupation majeure de la diaspora : comment rester en contact avec son pays tout en résidant à l’extérieur et comment mieux aider au développement de son pays.

L’idée, comme d’autres pays, est d’orienter les transferts de fonds à usage familial vers des investissements dans de réels projets de développement ?

Oui, en effet, mais c’est difficile. Parce que celui qui envoie de l’argent pour des besoins précis, le fait bien souvent en urgence pour aider sa famille restée au pays. Il doit désormais être en mesure d’identifier les projets en Côte d’Ivoire qui vont lui permettre de participer, concrètement, au développement de son pays, et non plus seulement à répondre à des urgences familiales. Comment répondre à l’urgence et penser à l’investissement ? Ils doivent en mon sens aider la famille ou la réunir autour de projets productifs plutôt que la résolution de problèmes ponctuels. Et nous savons aussi que dans bien des cas, la famille n’a pas toujours été exempte de reproche dans la gestion des biens de personnes établies à l’extérieur. En plus, ces agissements de certaines personnes ( amis ou familles ) qui détournent des biens de nos compatriotes établis à l’extérieur lui créent, en outre, des difficultés pour son éventuel retour .

Vous avez ouvert des souscriptions pour les Ivoiriens de l’extérieur dans les logements sociaux en cours de construction en Côte d’Ivoire, la Cite Ado à Yopougon par exemple. La diaspora a répondu à l’invitation ?

Sur l’immobilier, nous avons eu un certain nombre de souscription mais très loin de mes attentes je dois l’admettre. Cette politique va s’intensifier pour leur permettre de souscrire de façon sécurisée et certaine ! Des projets d’investissement ont également été annoncés pendant le forum Diaspora for growth mais qui n’ont pas tous été concrétisés. C’est un véritable défi. Car l’immobilier est un des éléments qui peut véritablement lier la diaspora à son pays d’origine. Une maison c’est une attache. C’est pour cette raison que nous essayons d’intéresser la diaspora à des projets immobiliers en Côte d’Ivoire. Nous réfléchissons également à la mise en place d’un fonds d’investissement pour la diaspora sur le modèle de ce qui a été mis en place au Sénégal. Une structure en mesure de canaliser les financements et de les inscrire dans des projets à forte valeur ajoutée et possiblement en rapport avec notre programme national de développement (PND).

Vous évoquiez la question du retour. C’est un des leitmotiv du président Ouattara : inviter la diaspora ivoirienne à rentrer et participer au développement de son pays…

L’objectif n’est pas seulement le retour. Mais faciliter le retour pour ceux qui le souhaitent. L’objectif est surtout d’avoir une diaspora qui sache qu’elle est une force autant si elle veut rentrer que si elle reste dans le pays d’accueil mais pour cela elle doit être bien organisée. Et nous allons l’aider à le faire sans être directif ! Il y a plus de 1000 associations d’Ivoiriens en France… La diaspora doit s’organiser, se fédérer, nous pourrons ainsi mieux répondre à ses attentes et ses préoccupations. Tout en respectant les lois des différents pays où elle a fait le choix de s’établir. Et je ne cesse de le dire : si les Ivoiriens, comme les Africains d’une manière plus générale, ne sont plus heureux dans leur pays d’adoption, et n’ont plus aucune opportunité de travailler dans leurs domaines de formation, malgré d’excellentes formations pour beaucoup d’entre eux, moi je pense qu’ils doivent songer à venir saisir les opportunités d’emploi qui sont en train de se créer en Afrique. Ils peuvent rentrer, s’ils le souhaitent en Afrique participer au développement de leurs pays. Qu’ils prennent le risque que nous avons pris avant eux. Mais ils doivent anticiper et prendre des dispositions. Je suis moi-même de la diaspora, et revenir de Londres a été un défi majeur mais j’ai choisi de rentrer parce que je voulais prendre ma part dans le développement de notre pays et l’arrivée du Président Ouattara   a offert cette opportunité à plusieurs d’entre nous. Il est important que cette dynamique puisse se poursuivre ! Ce n’est pas facile mais c’est un combat que la diaspora peut gagner car elle a tous les atouts ! Elle est bien formée, mais l’opportunité pour elle de travailler dans leurs domaines de formation en Occident est si limitée, que bien d’entre eux se voient contraints d’exercer des métiers sans aucune adéquation avec leur formation. C’est le message que je m’acharne à passer aujourd’hui car je rencontre régulièrement des Ivoiriens talentueux et bien formés et qui n’attendent que de saisir des opportunités. Notre continent doit offrir ces opportunités si elle veut continuer de bénéficier de l’expérience de sa diaspora.

Ces sujets figuraient parmi les sujets évoqués la semaine dernière lors de la rencontre à Paris entre les présidents Ouattara et Macron ?

Nous avons avec la France des rapports historiques. Il a également été question du Sommet UE-Afrique qui doit se tenir en novembre prochain à Abidjan. Du métro d’Abidjan. Ou encore des conclusions du Sommet de Paris sur l’immigration.

L’immigration reste la priorité de la politique africaine française. Laquelle doit être incarnée par une nouvelle institution, le Conseil présidentiel pour l’Afrique. Qu’en pensez-vous ?

Pourquoi pas. Que le Président Macron créé une nouvelle cellule pour réfléchir à de nombreux partenariats cela peut être intéressant mais encore faut il les adapter aux réalités africaines. 77% de la population a moins de 40 ans en Côte d’Ivoire. Un défi immense et pas seulement démographique ! Quel avenir, quels emplois allons-nous leur offrir ? Quelles opportunités dans une Afrique en pleine mutation, qui fait face à une mondialisation galopante ! La France a tout intérêt à répondre, aux côtés des leaders africains, à ce défi de la jeunesse si elle veut demain mettre fin au drame de l’immigration clandestine. Nous devons nous assurer, Français comme Africains, pays d’origines et pays d’accueil comme de transit, de travailler ensemble pour des solutions durables. Il faut une bonne collaboration, avoir des positions concertées, et non opposées l’une à l’autre. Les hommes doivent pouvoir voyager librement, mais dans la limite du respect des lois des pays d’accueil, de départ et de transit. Je crois en la migration légale et bien organisée pour un partage d’expériences. Et il est de notre responsabilité d’offrir à la jeunesse africaine une autre alternative que ces embarcations de fortune, un mieux être. Pas de doigts accusateurs, pas de coupables et d’innocents, il faut une réponse mondiale ! Les hommes se déplaceront tous les jours, mais le voyage ne doit pas s’assimiler au drame que nous connaissons ! Ce défi fait appel à toute notre humanité. La Côte d’Ivoire prendra ses responsabilités en tant que pays qui abrite 25% de population d’origine étrangère ! Nous sommes aussi une terre d’accueil et même de transit. Une belle alternative à l’Occident !


Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

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