• « Permettre aux capitaux africains de se mobiliser en Afrique » – Alain Lenoir, Président FSF.

« Permettre aux capitaux africains de se mobiliser en Afrique » – Alain Lenoir, Président FSF.

Pour les pays africains, la mobilisation des financements reste un défi majeur. Au regard de l’envergure des besoins, couplée au contexte de tension des finances publiques des Etats, il est nécessaire de mobiliser les capitaux africains sur le sol africain, pense Alain  Lenoir, président du conseil d’administration de la Finance Sans Frontière (FSF) et conseiller spécial du président du Club des dirigeants des banques d’Afrique.

 Propos recueillis par Blamé Ekoué

Comment se porte le secteur des finances sur le continent ? 

La réponse à cette question peut être envisagée de diverses manières car la finance au sens large recouvre aussi bien les finances publiques que le secteur financier notamment bancaire. Sur le premier, je me contenterai de dire que les Etats ont une dangereuse tendance à s’endetter d’une manière que je trouve comme étant souvent excessive. Il ne s’agit plus comme dans le passé d’un endettement extérieur mais d’un endettement intérieur sous forme d’émission de bons du trésor et d’emprunts obligataires. La question est posée de savoir quelle peut être la limite à ces opérations qui ne sont pas sans risque. Mais cette situation est contrastée selon la zone monétaire dans laquelle on se situe.

Alors, pouvez-vous nous dresser un bilan dans les zones ? 

Les banques se portent généralement bien et quelques fois même très bien en UEMOA. Les résultats 2016 qui commencent à être publiés sont excellents et les ratios prudentiels de la Commission Bancaire sont respectés. Par  contre les trésoreries, qui étaient il n’y a pas longtemps encore très excédentaires, ont nettement tendance à se contracter du fait de l’augmentation des crédits accordés – notamment en Côte d’Ivoire où la demande est forte – et d’un certain effet d’éviction provoqué par les émissions répétées de bons du trésor à des conditions attractives. Aussi, les banques sont actives – et dopées par la concurrence de plus en plus forte. Par exemple : il y a plus de banques en Côte d’Ivoire qu’au Nigéria et elles rivalisent d’imagination pour proposer des produits et services innovants… A l’inverse, les banques souffrent en zone CEMAC du fait de la récession économique provoquée par la chute des cours du pétrole mais aussi de problèmes de gouvernance qui se posent dans la plupart des Etats – où les récentes élections se sont souvent mal passées. Ainsi en décembre dernier, l’ancien gouverneur de la BEAC déclarait que plus de la moitié des banques de la sous région risquaient de réaliser des pertes à la fin 2016 et d’être sous sanction de la COBAC. La réduction des dépôts dans les banques (moins de 20% en 2016 au CONGO) et les difficultés rencontrées pour recouvrer des créances agissent négativement sur les résultats et sur les moyens d’action. Les rumeurs de dévaluation du CFA contribuent par ailleurs à la défiance des épargnants et des investisseurs. 

Au regard des financements internationaux, régionaux, et des coopérations sud-sud,  pensez vous que les Etats africains peuvent être indépendants financièrement dans un avenir proche ?

Dans le contexte de la mondialisation des économies, on ne peut plus rechercher une totale indépendance financière, surtout lorsqu’on se situe dans une économie de besoins. Dans une telle situation la dépendance financière résulte soit de l’état d’appauvrissement (les pays de la CEMAC sont obligés de renouer avec le FMI), soit, à l’inverse d’une augmentation de besoins provoquée par le développement et que les moyens nationaux ne peuvent suffire à satisfaire. C’est le cas, encore une fois, de la Côte d’Ivoire où les investisseurs se bousculent. Quoi qu’il en soit, une trop forte dépendance aux autres continents n’est évidemment pas souhaitable. Les pays débiteurs sont toujours sous tutelle de leurs créanciers, avec les conséquences qui en découlent notamment sur la conditionnalité. Peu d’Etats se réjouissent des relations entretenues avec le FMI – et pas seulement en Afrique : voyez l’exemple de la Grèce… Il faut donc encourager le développement des institutions régionales de financements qui, à l’exemple de la BOAD, contribuent notamment à l’émergence des intégrations régionales.

Quels sont alors les défis à relever pour tendre vers cette autonomie financière ? 

La première des stratégies consiste à permettre aux capitaux africains de se mobiliser en Afrique, au lieu d’aller se placer sur d’autres continents et en particulier dans des paradis fiscaux. Si l’Afrique demeure un continent difficilement émergent et peuplé de trop de pauvres, il y a des africains riches et parfois même très riches. Il faut les inciter, peut-être même les contraindre, à maintenir sur leur continent leurs capitaux. La seconde stratégie est tout simplement d’inspirer une confiance suffisante pour attirer les investisseurs étrangers qui hésitent encore trop souvent à placer leurs capitaux en Afrique, et ce à cause des instabilités sociales et politiques qui perdurent. Nul n’ignore les richesses minières, agricoles, humaines de l’Afrique, dont l’exploitation reste contrariée par la trop grande faiblesse de gouvernance chez ceux qui dirigent les Etats. Car, bien entendu la bonne gouvernance reste le critère principal permettant d’attirer des investisseurs étrangers et de mobiliser des investisseurs nationaux. Cela suppose notamment une redistribution équitable des richesses, au sein de chacune des zones UEMOA et CEMAC, et ce afin de réduire la paupérisation et les insuffisances encore trop criantes dans les infrastructures sanitaires et scolaires. Il faut donc instaurer la confiance sans laquelle il n’y aura jamais de développement durable… Voilà donc le défi. Facile à dire : mais moins facile à faire.


 

Auteur : Blamé Ekoué // Photo : Alain Lenoir © TV5

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